A travers les manifestations de rue, les réseaux sociaux et les déclarations à l’emporte-pièce, le monde s’écharpe sur les interprétations historiques, les silences mémoriaux et les références patriotes. Ici, on dénonce les discriminations raciales, sexistes, religieuses, salariales, on fustige le communautarisme et l’exploitation des enfants, on voue aux gémonies les dictateurs, les colonialistes et les entrepreneurs du commerce négrier. Là, on condamne l’emprisonnement des contestataires, l’exploitation des ressources naturelles, la croissance effrénée. On revendique l’égalité à tous les niveaux, on vandalise, on victimise, on pétitionne, on réclame des réparations financières, on organise des tribunaux populaires, on badigeonne, on déboulonne. Ce qui frappe, c’est la brutalité et la densité des phénomènes, leur audience planétaire. Toute allusion à la couleur de la peau est nécessairement odieuse, les slogans publicitaires porteurs de thèmes clivants ne font plus recette.

Faire table rase du passé

Aucun pays n’échappe au mouvement critique de l’Histoire et de la refondation de la Mémoire. S’il est vrai que la société d’aujourd’hui refoule les valeurs d’antan ou plutôt en préfère ou en recommande de nouvelles, faut-il pour autant faire table rase du passé et gommer tout ce qui contrarie? Depuis une trentaine d’années, l’Histoire suisse traverse de grandes turbulences pour des faits qui ont été tus ou minimisés. Ainsi, soumises aux pressions nationale et internationale, les autorités ont dû s’expliquer sur l’existence des fiches de la police fédérale, les postures politiques durant la Seconde Guerre mondiale envers les juifs, les compromissions avec les différents belligérants, les relations commerciales ambiguës avec l’Afrique du Sud. Elles ont dû admettre l’internement administratif de 60 000 personnes: alcooliques, malades mentaux, prostituées, coupables d’inconduite, et les placements extra-familiaux de 12 000 à 25 000 enfants dans des institutions et des familles. Malgré les millions de francs votés par les Chambres fédérales, les dossiers de la honte continueront à rendre compte des drames vécus par les victimes.