Les archives de Roger de Diesbach, une aubaine pour les historiens

Que vont apprendre les historiens à qui sont ouverts désormais, aux Archives de l’Etat de Fribourg, les 220 cartons du fonds Roger de Diesbach, l’ancien patron du BRRI et de La Liberté (lire en page 9)? Peu de nouveautés fracassantes sur le proche passé de notre pays; on a beau flatter les journalistes en les proclamant «historiens de l’instant», ils sont assez lucides pour savoir leur information fragmentaire, et fragiles leurs conclusions. Par-ci, par-là, sans doute, une lettre ou une note de travail apportera quelque précision de détail sur un épisode reconnu déjà comme objet d’histoire – ventes d’armes et autres transactions à la légalité douteuse, par exemple.

En revanche, le seul examen du répertoire (488 pages!) des archives du journaliste fribourgeois, actif entre 1969 et 2009, ouvre d’excitantes perspectives aux historiens de la presse. L’exploitation méthodique de ces papiers montrerait l’évolution du rapport entre l’actualité et sa représentation, entre ce qui se passe dans la réalité et ce qui intéresse les journaux, ou ceux qui les rédigent. Il ne s’agit pas de considérer, rétrospectivement, l’activité journalistique de Roger de Diesbach comme la mise à l’épreuve, empirique, des thèses qu’il développera dans un livre testamentaire, Presse futile, presse inutile (Slatkine, 2007). Ses archives dévoilent certes la carte des préoccupations d’un journaliste à la curiosité pratiquement sans bornes, et à la conscience professionnelle – civique, aussi – singulièrement aiguisée.

Mais on dépasse ici le cas particulier, parce qu’un bon journaliste fonctionne un peu, même à son insu, comme un sismographe. Il enregistre et restitue des mouvements de fond avant que ceux-ci aient bouleversé la surface: telle, pour ne citer qu’un exemple, la prise de conscience des problèmes écologiques au niveau planétaire, excellemment symbolisés par le phénomène des bateaux poubelles coulés à grand profit par des margoulins bien de chez nous au large de côtes africaines. Cette fonction exploratrice ne demande pas que du flair, elle exige de réelles ressources matérielles et des conditions déontologiques saines. «Les moyens de savoir et le courage de dire», selon la formule de Françoise Giroud. Le statut d’un journaliste – ou d’un bureau de presse – indépendant, et dégagé de tout lien publicitaire, est bien sûr un atout de première importance… en même temps qu’un handicap à surmonter.

Surtout, les papiers de Diesbach introduisent dans l’atelier du journaliste, lequel normalement ne divulgue que le produit fini, l’article rédigé et signé. Les archives, elles, livrent les sources (parfois) et les matériaux de l’enquête: documents de toutes sortes, notes de lecture ou de conversation, correspondance, résumé d’entretiens téléphoniques et autres bribes d’information formant le puzzle à reconstituer. De confrontation en tâtonnement, d’hypothèse en vérification, une problématique prend forme et un article naît sous les yeux du lecteur. Pour l’histoire du métier, c’est une mine exceptionnelle, une rare aubaine.

Car les journalistes se préoccupent certes de constituer et tenir à jour la documentation nécessaire à leur travail, mais ils n’ont pas, en principe, le souci de l’archive. Ils travaillent pour eux-mêmes, et dans la perspective d’un temps relativement court: celui d’un poste ou d’un emploi, d’une carrière professionnelle tout au plus. Ils ne classent donc pas leur propre production et ses matériaux avec méthode et rigueur, chronologiquement, en la répertoriant de manière à permettre une recherche systématique aux tiers qui voudraient plus tard exploiter ces papiers. Seuls de grands journaux à la tradition forte entretiennent, à cette fin, des archivistes professionnels – à vrai dire, on les rencontre principalement au cinéma et dans la bande dessinée.

Un journaliste indépendant est d’autant moins soucieux d’archiver que le temps nécessaire à cette opération empiète sur celui du travail directement productif, le seul rémunéré. Il lui manque souvent, d’autre part, la place – toujours croissante – nécessaire à l’entreposage des documents.

Dernier obstacle, mais non le moindre, à la conservation des papiers: le métier s’est dématérialisé en s’informatisant, les journalistes à leur clavier ne manipulent plus que du virtuel et les informations qui ne sont pas effacées sont stockées quelque part dans un nuage numérique à la longévité incertaine.

Dans la mesure où le journalisme reste une activité humaine, terminons sur une note personnelle. Ce que l’historien ne trouvera pas au premier coup d’œil dans les cartons de Roger, c’est la chaleur et les humeurs du bonhomme, ses coups de gueule et sa tendresse, son inquiétude, son enthousiasme, son aptitude à l’amitié. En regardant de près, cependant, peut-être le chercheur relèvera-t-il la trace d’une personnalité qu’on aimerait dire charismatique, si le mot n’était pas dévoyé par tant de petits gourous autoritaires, dans la presse comme ailleurs.

Journaliste et historien

Les journalistes, qui travaillent dans la perspective d’un temps assez court, n’ont pas, en principe, le souci de l’archive