Revue de presse

En Argentine, l'épave du sous-marin coulé ravive douleurs et polémiques

Un an après le naufrage du San Juan avec 44 membres d'équipage, sa localisation suscite de vastes interrogations autour de la responsabilité de la Marine, de l'attitude prudente du gouvernement et des exigences des familles de victimes

Après la découverte de l'épave du sous-marin argentin San Juan au fond de l'Atlantique, la justice va enfin pouvoir avancer dans l'enquête sur les causes de la tragédie, qui a entraîné la mort des 44 membres d'équipage. Mais va-t-elle vraiment «avancer», comme se le demandent aujourd'hui les médias? Alors que les familles des disparus réclament que le submersible soit remonté à la surface, ce qui s'avèrerait être une entreprise titanesque, la juge en charge du dossier, Marta Yanez, s'est montrée prudente et voit bien que le dossier est politiquement très sensible:

«Il s'agit d'une embarcation remplie d'eau qui peut peser 2500 tonnes, je ne vais pas prendre de risque de la faire remorquer, elle peut se casser», juge-t-elle. En revanche, elle somme les officiers de la Marine argentine à bord du navire Seabed Constructor de la société américaine Ocean Infinity, qui a localisé l'épave dans la nuit de vendredi à samedi par 907 mètres de fond dans l'océan Atlantique, de lui remettre les photographies prises samedi par un module sous-marin.


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Si, pour l'heure, il n'y a pas eu de mises en examen dans le cadre de l'enquête ouverte voici un an, la disparition du San Juan le 15 novembre 2017, alors qu'il naviguait vers sa base, a cependant entraîné la mise à l'écart du chef de la Marine argentine, Marcelo Srur. La Croix expliquait alors que cette Marine «n’a pas bonne presse en Argentine»: «Pendant la dictature militaire de 1976 et 1983, des unités (...) se sont transformées en centres de détention et de torture.»

A la fin de 2017, alors qu'il n'y avait «plus aucune chance de retrouver vivant l’équipage du sous-marin», les familles des victimes réclamaient déjà à hauts cris la vérité sur la tragédie. Elles soupçonnaient la Marine d’avoir «menti» ou, à tout le moins, d’avoir «occulté des informations, comme l’a dénoncé l’avocat pénaliste Luis Tagliapietra, qui est aussi le père du lieutenant de corvette Alejandro Damian Tagliapietra, l’un des disparus», explique le journal populaire argentin Cronica:

D'ailleurs, jamais avare lorsqu'il s'agit de dénicher une théorie du complot quelque part dans le monde, Sputnik France signale que l'avocate de ces familles, Sonia Kreischer, dit soupçonner que le gouvernement et la Marine d'Argentine sont «depuis longtemps au courant de l'endroit où se trouve l'épave du San Juan»: «Bien des témoins ont été interrogés dans le cadre de cette affaire. Ils nous ont menti en nous regardant droit dans les yeux.» (...) Et de rappeler que pendant les recherches menées depuis la disparition de l'ARA San Juan le 15 novembre 2017, bien des photos avaient été faites attestant que cette zone avait été traversée plusieurs fois.»

Pour l'heure, Ocean Infinity, spécialisée dans les recherches sous-marines, dispose de 67 000 clichés de l'ARA San Juan, localisé à 400 km des côtes de l'Argentine. D'après les premiers éléments communiqués samedi par la Marine argentine, le submersible a implosé deux heures après la dernière communication avec la base navale de Mar del Plata, son port d'attache. Le son d'une explosion sous-marine avait été enregistré et localisé près de l'endroit où le sous-marin a été localisé.

Dans un message, le président argentin, Mauricio Macri, a promis «la vérité nécessaire pour honorer et respecter nos héros et leurs familles. Une phase d'enquête sérieuse est amorcée pour connaître toute la vérité, une vérité pour laquelle nous nous sommes engagés dès le premier jour.» Il annonce aussi un deuil national de trois jours et le devoir pour l'Eglise que la messe de ce dimanche comprît un hommage aux marins qui ont péri. Mais le président s'est bien gardé d'évoquer la question sensible de l'extraction du submersible, en se contentant de déclarer que «la confirmation de la mort des 44 membres d'équipages dans des circonstances dramatiques» était pour lui «une immense douleur».

A l'hôtel Tierra del Fuego de Mar del Plata où elles sont logées, les familles des victimes s'apprêtaient dimanche à organiser une marche à la mémoire des «44 cœurs d'acier». «Alors que de nombreux proches sont très remontés contre le gouvernement et la Marine, précise LeMatin.ch, Jorge Bergallo, le père d'Ignacio Bergallo, un des 44, salue la localisation, mais préfère, lui, «qu'il reste au fond, dit-il. Un corps submergé pendant un an, je ne sais pas si c'est bon de le remettre aux familles»:

Clarin pense, lui, que «le gouvernement cherche à clore le dossier en organisant un hommage final en haute mer», à l'heure où ce journal accuse aussi la Marine d'utiliser du matériel obsolète. «Le président et son gouvernement sont convaincus qu'il est impossible de renflouer les restes du navire et considèrent que les preuves» sont  maintenant «suffisantes pour déterminer les responsabilités. Ils n'attendront donc pas le jugement final de Marta Yanez, qui enquête sur la négligence dans la recherche et sur les raisons du naufrage», ajoute-t-il. Ni ne céderont aux menaces de l'opposition, qui est accusée d'exciter les familles les plus vindicatives pour qu'elles attaquent le gouvernement.

Quant à La Nacion, elle publie un très beau texte sur ce drame «sans témoins» et fustige aussi l'indécence de ces polémiques autour des morts qui auraient droit, selon elle, à davantage de respect et de tranquillité. La Prensa, enfin, juge que le drame a mis en relief deux attitudes parmi les familles: celles, patriotes, qui savent que dans l'armée on peut mourir en temps de paix, et celles qui sont antimilitaristes. Une fissure qui nous dit malgré tout que «les Quarante-Quatre ne sont pas des victimes mais des héros. En entrant dans la marine et en intégrant un corps d'élite, ils ont fait le choix de vivre dangereusement.»

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