Selon la tradition, la Suisse confiait l’arme de service aux bons soins du citoyen soldat pour deux raisons: un petit pays entouré de voisins puissants ne peut se défendre d’une attaque surprise que par une levée en masse instantanée; un pays vraiment démocratique ne ­risque pas la prise de pouvoir par une insurrection, car l’armée de milice ne pourrait s’insurger que contre elle-même. D’ailleurs la Finlande, autre démocratie exemplaire, adopta le même dispositif compte tenu de la menace immédiate de l’URSS à sa frontière orientale. On imagine en revanche ce qui aurait pu se passer en France lors de la sédition des généraux d’avril 61: on aurait risqué une guerre civile. Même scénario possible lors d’une grève générale.

Depuis la chute du mur de Berlin, la Finlande a renoncé à cette pratique, qui n’a plus aucune justification opérationnelle. La Suisse persiste, bien que cet arsenal dispersé en mains privées n’ait plus aucune signification militaire, puisque les munitions ne sont pas jointes dans la règle et que les miliciens ont le droit (mais non l’obligation) de déposer l’arme à l’arsenal. Comme l’arme à domicile n’a plus rien à voir avec la sécurité du territoire, elle se réduit à un objet mythique hérité d’un lointain passé, une sorte d’amulette symbolisant la confiance de l’Etat dans le citoyen.

Ce symbole n’est pas inoffensif. L’arme à domicile nuit à la sécurité des citoyens. En effet, la première cause de mortalité des jeunes est le suicide, avant les accidents de la route. En 2004, il y eut 211 suicides de jeunes hommes, dont 74 avec des armes militaires contre 2 seulement avec d’autres armes à feu; il n’y en a eu que 4 par des femmes. En 2008 pour toute la population, il y eut 239 suicides par des armes à feu, répartis par moitié entre armes militaires et autres. Garder les armes de service dans les arsenaux permettrait d’éviter au minimum une centaine de suicides par an. En effet, l’arme disponible constitue une tentation irrésistible lors d’une impulsion suicidaire ou meurtrière. L’évolution statistique en Suisse le démontre: en 1998, 400 hommes se donnèrent la mort par arme à feu, tandis que dix ans plus tard ce nombre se réduisit à 239, par suite du dépôt obligé des munitions depuis 2007, du dépôt facultatif des armes et de la diminution du nombre des miliciens.

La relation de cause à effet entre la disponibilité des armes et le taux de suicide est donc un fait, attesté par l’Office fédéral de statistique, qui justifie à lui seul l’initiative. Ajoutons le danger de vol et de revente de cette arme non sécurisée à des fins criminelles. Entre le symbolisme de l’arme à domicile et la réalité de son danger, il n’y a pas à hésiter. Le but de l’armée est de garantir la sécurité de la population et non d’engendrer une insécurité latente sans aucune justification concrète.

Tel est l’objectif essentiel de l’initiative «Pour la protection face à la violence des armes» sur laquelle nous voterons le 13 février. Elle propose un article constitutionnel qui réglemente la possession d’armes à feu. Elle l’autorise pour les chasseurs et les sportifs qui justifient d’un besoin et d’une formation. En revanche, elle met un terme à la détention de l’arme à feu des militaires en dehors des périodes de service. Elle propose d’aligner la législation sur celle de la plupart des pays civilisés.

Certains soutiennent que le suicidaire trouvera d’autres moyens. Et certes ceux-ci doivent aussi être sécurisés: les ponts et passerelles le sont de plus en plus; la législation sur la délivrance de substances potentiellement létales par les pharmacies est très sévère. Mais l’expérience d’autres pays, par exemple l’Autriche, montre que depuis 1997, date de l’adoption d’un accès restreint aux armes à feu, le nombre de suicides par ce moyen a diminué de 5% chaque année sans que le recours aux autres moyens augmente. L’initiative propose d’accompagner ce mouvement. Elle est soutenue par la Fédération des médecins suisses (FMH), ProFamilia, la Fédération des Eglises protestantes et maintes autres organisations. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) recommande de durcir la législation sur les armes car «le fait de rendre plus difficile […] l’accès à certaines méthodes […] permet de réduire le taux de suicide». Cet avis autorisé ne peut qu’emporter la conviction.

Comme il n’y a plus de raisons opérationnelles de laisser les armes militaires aux domiciles privés et comme il y a une raison impérative de les sécuriser dans les arsenaux, le bon sens indique que l’initiative doit être soutenue.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.