Passer quelques jours dont un dimanche à Bamako, dans le cadre d’un forum francophone pour célébrer le dixième anniversaire de la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles: «what else!» pour oublier un tant soit peu les horribles attentats-suicides perpétrés une semaine plus tôt en plein cœur de Paris. Mais ces gens-là, ces barbares, n’ont pas voulu nous accorder un tout petit moment d’accalmie, de répit, de récupération. Les attentats de Bamako m’ont profondément choqué d’autant plus que moi, comme plusieurs autres invités au forum, étions censés séjourner dans cet hôtel Radisson Blu, ou du moins dans ce quartier dit très sécurisé.

L’événement pour lequel nous avions été conviés a bien sûr été annulé. On a versé des larmes tout en remerciant le ciel de nous avoir épargné bien pire. Les médias se sont emparés de l’événement et ont cherché à en trouver des liens avec les attentats de Paris. On a de nouveau changé sa photo de profil Facebook pour dire, cette fois-ci: «Je suis Bamako».

Choqué, je me suis allongé sur mon lit, les yeux grand ouverts et rivés sur un plafond de questions. Où sont donc passées ces grandes voix qui toujours se pressent de trouver des excuses pour justifier les actes des barbares en soutenant que nous ne faisons que récolter les fruits des politiques étrangères des pays occidentaux, en l’occurrence la France ou les Etats-Unis? Où sont ces voix qui nous ont dit en janvier dernier que la tuerie avait eu lieu chez «Charlie Hebdo» parce que ces journalistes avaient osé blasphémer?

Quelles excuses utiliseraient-ils cette fois-ci, pour justifier les attaques de Bamako? Comment justifient-ils, avec une once de bienveillance à l’œil, les incessantes attaques de fillettes kamikazes ou de commandos puissamment armés au Nigeria, au Kenya, au Niger, au Tchad? Comment excusent-ils les attaques dans les lieux de réjouissance ou encore dans les marchés dans l’extrême nord du Cameroun où l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ex Boko Haram) fait des ravages? Ces pays africains sont-ils des poids lourds dans le grand théâtre géopolitique des puissantes nations de ce monde? Leur presse aurait-elle blasphémé? Stigmatisaient-ils les musulmans ou l’islam?

Dire qu’on ne peut pas gagner la guerre contre le terrorisme parce qu’à juste titre le terrorisme n’est pas un ennemi concrètement identifiable, mais plutôt une idéologie informe, me laisse un peu songeur. Que faire donc si nous ne pouvons ni identifier notre ennemi ni lui faire la guerre? Devons-nous dire à nos femmes de cesser de porter leurs minijupes et hauts talons? Devons-nous éviter d’écouter du Mozart, du Makeba ou les Black Sabbath et leur Heavy Metal? Devons-nous brûler «Justine» de Sade, «Les Mille et unes bibles du Sexe» de Yambo Ouologuem ou nos «50 nuances de Grey»? Devons-nous arrêter de boire de l’alcool ou même de nous soûler sur nos terrasses, clopes au bec? Devons-nous cesser de forniquer, de partouzer voire blasphémer en toute âme et conscience? Dois-je donc cesser d’être aussi mécréant que je le souhaite?

Daesh n’est pas seulement une idéologie expansionniste et de détestation de l’Occident basée sur une lecture du Coran, mais c’est surtout un Etat dont on peut définir aujourd’hui les frontières (du moins au Moyen-Orient). On peut en définir les cerveaux, une sorte d’Exécutif ou de gouvernement. Daesh est un Etat dont on peut aujourd’hui cerner les canaux de financement et les combattre. Qui sont ceux qui tirent leur épingle du jeu en achetant du pétrole à Daesh ou en le soutenant aussi bien idéologiquement que financièrement? Et, l’argent étant le nerf de la guerre, savons-nous quelles banques du monde collaborent à l’avancée de Daesh en jouant les coffres-forts de la barbarie?

Quelques images se pressent dans ma tête: des mausolées et des manuscrits de Tombouctou ont été réduits en poussière parce que ces gens sont ignorants. Les étudiants kenyans en quête de savoir sont morts à Garissa. L’Arc de triomphe sur le site de Palmyre en Syrie a volé en éclats sous quelques bombes. D’inestimables collections d’art préislamique conservées à Mossoul en Irak ont été pulvérisées sous le regard impuissant du monde entier. Le Bataclan, beau lieu de culture parisien a été touché en plein cœur… Quelle tristesse de n’avoir finalement pas pu se rendre à Bamako pour réitérer cette volonté de préserver la diversité des expressions culturelles du monde.

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