Justice 

Asia Bibi, libre mais prisonnière

Acquittée le 31 octobre, cette mère de famille pakistanaise chrétienne, devenue le symbole de la persécution religieuse, a l’interdiction de quitter le pays. La sachant gravement menacée, son mari implore l’asile

Son calvaire a ému le monde entier. Asia Bibi, mère de famille pakistanaise de confession chrétienne, a passé huit ans dans les geôles d’une prison de Multan, dans la province du Pendjab. Vu de l’Occident, son «crime» – avoir proposé de l’eau réservée aux chrétiens à ses voisines musulmanes – semble surréaliste. Mais dans son pays, ce «blasphème» lui a valu une condamnation à mort. Acquittée par la Cour suprême pakistanaise le 31 octobre après des années de pressions internationales, cette ancienne ouvrière agricole demeure prisonnière dans son propre pays.

Erigée en symbole de la persécution religieuse, Asia Bibi n’a décidément pas fini de purger sa peine. Car malgré ce verdict, son incarcération s’est poursuivie jusqu’à mercredi. En cause: la colère des extrémistes islamistes qui ont vivement manifesté contre son acquittement, paralysant le pays durant trois jours. Face à la pression de la foule, le gouvernement a fini par céder: il a promis qu’Asia Bibi ne quitterait pas le territoire. Conclu avec un petit parti d’obédience religieuse soufie, l’accord a été vivement contesté par la frange progressiste et qualifié de déni de justice par la communauté internationale. Jeudi, Islamabad annonçait qu’Asia Bibi était hébergée «dans un endroit sécurisé au Pakistan».

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Préoccupé pour sa sécurité compte tenu des menaces de mort émanant des milieux fondamentalistes, le mari d’Asia Bibi a réclamé l’asile aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada pour sa famille. Dans l’intervalle, plusieurs pays européens, dont la France, l’Italie et les Pays-Bas, se sont déclarés prêts à l’accueillir. Autant de propositions restées, pour l’heure, lettre morte.

Projet d'exfiltration 

Sur Twitter, le président du Parlement européen, Antonio Tajani, préfère voir le verre à moitié plein. «Asia Bibi a quitté la prison et a été transférée dans un endroit sûr. Je remercie les autorités pakistanaises», a-t-il déclaré, précisant qu’il l’attendait «dès que possible avec son mari et sa famille» à Bruxelles.

Anne-Isabelle Tollet, présidente du comité de soutien d’Asia Bibi, se montre plus alarmiste: «Si elle n’est pas sous haute protection, elle ne tiendra pas cinq minutes dans la rue», a-t-elle affirmé jeudi sur France Info, ajoutant qu’un projet d’exfiltration sur le territoire européen était en préparation.

Fake news en série 

La possibilité d’un sauvetage par avion a déjà donné lieu à de multiples rumeurs contradictoires dans la presse et sur les réseaux sociaux. Mercredi, une fragile lueur d’espoir s’était allumée. «On m’a dit qu’elle était dans un avion, mais personne ne sait où elle va atterrir», a affirmé son avocat, Me Ul-Mulook, à l’AFP. Une information contredite jeudi par les autorités pakistanaises. De nombreux autres fake news ont circulé, comme celle de l’Observatoire de la christianophobie qui affirmait qu’Asia Bibi était «arrivée saine et sauve au Canada».

Depuis 2009, le sort d’Asia Bibi a suscité une incroyable mobilisation, non exempte d’instrumentalisations partisanes, des organisations de défense des droits humains au souverain pontife en passant par de nombreux intellectuels et simples citoyens. Alors que sa «deuxième vie» semble à nouveau placée sous le signe de la lutte, les messages de soutien abondent sur Twitter. «Asia Bibi, puissiez-vous vivre en paix et commencer un nouveau chapitre de votre vie dans un nouveau foyer où vous serez en sécurité, prie @ImaanZHazir, avocate et blogueuse aux 118 000 abonnés. J’espère qu’un jour, le Pakistan pourra garantir la sûreté et la sécurité de ses citoyens non seulement dans la Constitution, mais aussi dans la pratique.»

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