Nouvelles frontières

En Asie, la bataille des mémoires

Histoire et politique font rarement bon ménage. En ce début de XXIe siècle, le contrôle du récit national demeure l’un des grands enjeux de pouvoir, et l’interprétation du passé continue d’officier comme un puissant instrument de légitimation des régimes politiques – qu’ils soient démocratiques ou non. La séquence mémorielle qui s’ouvre, allant des commémorations du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, début août, à celles du 70e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’an prochain, nous le rappelle à l’envi.

Ce temps du souvenir peut être propice à de nouveaux questionnements, l’occasion de célébrer la capacité de surmonter les conflits et de réfléchir à la façon de les prévenir. C’est l’une des vertus de l’étude historique. Mais il peut aussi être celui des règlements de compte, du révisionnisme ou du déni. L’Europe est plutôt apaisée sur ce terrain-là. Elle le doit en grande partie à la volonté – peut-être unique dans l’histoire humaine – des Allemands d’assumer pleinement leurs erreurs, que ce soit lors du premier conflit mondial, ou plus encore durant le second. Son espace démocratique n’est pas moins décisif pour garantir un débat ouvert et constructif même si les mémoires continuent de s’entrechoquer, comme c’est le cas dans les Balkans, par exemple.

Il n’en va pas partout de même. En Asie, particulièrement, la bataille des mémoires – et de l’histoire – continue de faire rage. Là-bas, les préparatifs des célébrations du 70e anniversaire de la fin du plus meurtrier des conflits, qui s’est clos avec l’usage de l’arme atomique en août 1945, sont déjà l’objet d’une féroce empoignade politique.

A la manœuvre, il y a principalement la Chine. En visite cette semaine à Séoul, le président Xi Jinping a proposé à son homologue sud-coréenne, Park Geun-hye, de célébrer ensemble la capitulation nippone. Tokyo a aussitôt dénoncé une initiative «complètement contre-productive pour la paix et la coopération dans la région». Il y a quelques mois, Pékin s’était déjà entendu avec Moscou pour commémorer «la victoire contre le fascisme».

En Russie, la Deuxième Guerre mondiale s’appelle la grande guerre patriotique; en Chine, c’est la guerre de résistance au Japon. Cette alliance mémorielle est destinée à marquer une différence avec les célébrations qui auront lieu en Occident, où la victoire contre le fascisme est associée au triomphe de la démocratie et de la liberté. Pour la Russie, la mobilisation contre le fascisme, un phénomène politique désormais associé à une dérive de la démocratie, est un puissant ressort patriotique qui fait déjà son œuvre en Ukraine. Pour Pékin, il s’agit d’isoler le Japon et son principal allié, les Etats-Unis, dans un environnement est-asiatique qui lui devient hostile en raison de ses prétentions territoriales. Le rappel de la guerre d’agression du Japon est destiné à prévenir la formation d’un bloc défensif opposé à la Chine, qui s’articulerait autour du Japon et des Etats-Unis. La manœuvre vise en premier lieu la Corée du Sud, pays qui accueille toujours des troupes américaines mais qui pourrait évoluer vers une position plus neutre. Ce n’est pas un hasard si cette même semaine, le Japon et la Corée du Nord (alliée de la Chine) ont renoué le dialogue sur l’épineux dossier des Japonais enlevés par Pyongyang.

De mémoire impériale, Pékin a toujours été maître dans l’instrumentalisation de l’histoire à des fins de contrôle idéologique. Dans le cas présent, le Japon est toutefois largement responsable de la confrontation qui se perpétue dans les esprits. Pourrait-on imaginer une seule seconde en Europe qu’un chancelier allemand puisse un jour se rendre dans une église pour honorer tous les morts au combat de l’Allemagne, y compris les criminels de guerre? Impensable. C’est pourtant, dans une version nippone, exactement ce qu’a fait en décembre 2012 le premier ministre japonais, Shinzo Abe, en se rendant au temple Yasukuni. A Tokyo, les révisionnistes sont au pouvoir et ils pourraient devenir un allié encombrant pour les Etats-Unis.

En ces temps de trop-plein d’histoire, il faudra plus que jamais se défier des interprétations livrées par les Etats.

De mémoire impériale, Pékin a toujours été maître dans l’instrumentalisation de l’histoire