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En Asie, la grande peur de la Chine

Brahma Chellaney, professeur au Centre de recherche politique à New Delhi, doute de l’aptitude de Pékin à devenir le leader asiatique, et estime que les Etats-Unis ont encore un rôle important à jouer

Les principaux membres des gouvernements de l’Inde et de la Corée du Sud se sont récemment réunis afin de bâtir les prémices d’un nouveau «partenariat stratégique». Ils ne sont pas les seuls, car, à travers toute l’Asie, une nouvelle architecture sécuritaire est en construction et de façon apparemment fragmentée.

Il est difficile de dire quelle sera l’évolution du paysage géopolitique de l’Asie dans les décennies à venir. Mais il semble bien que l’attitude de plus en plus affirmée de la Chine contribue involontairement à renforcer le rôle de l’Amérique en Asie, réhabilitant son identité de garant implicite de la stabilité et de la sécurité dans la région.

Quatre scénarios sont envisageables dans les années à venir pour la sécurité en Asie. Le premier pourrait être l’avènement d’une Asie sino-centrique. La Chine veut un monde multipolaire mais une Asie unipolaire. Les Etats-Unis, par contre, préfèrent un monde unipolaire et une Asie multipolaire.

Un second scénario pourrait être que les Etats-Unis restent l’ancrage sécuritaire principal de l’Asie, avec ou sans une troisième possibilité: l’émergence d’une constellation d’Etats asiatiques œuvrant de concert pour faire en sorte que l’Asie ne devienne pas unipolaire. Enfin, l’Asie pourrait être caractérisée par plusieurs puissances résurgentes: le Japon, l’Inde, le Vietnam, l’Indonésie et une Corée réunifiée, par exemple.

De ces quatre scénarios, le premier est celui qui provoque le plus grand malaise. Les voisins de la Chine sont de plus en plus inquiets devant sa puissance et son assurance croissantes. Les dirigeants chinois veulent une Asie centrée sur la Chine; pourtant, leurs efforts d’intimidation sur leurs plus petits voisins décrédibilisent ce pays dans son rôle de chef de file de la région.

Car la seule puissance brute ne suffit pas à assurer une authentique gouvernance; celle-ci ne s’obtient que par le consentement des autres Etats ou par leur acceptation tacite. Si la gouvernance pouvait s’obtenir uniquement par la force, les petites brutes de la cour de récréation seraient élues délégués de classe.

Quoi qu’il en soit, le pouvoir de la Chine peut être grand et en constante croissance, mais il n’a pas de capacité à s’imposer. En d’autres termes, la Chine n’est pas en mesure de dominer militairement un rival potentiel, et moins encore d’imposer sa volonté sur l’Asie. Cette réalité ne suffit pourtant pas à dissiper les craintes dans la région. Le budget militaire de la Chine a augmenté presque deux fois plus rapidement que son PIB et elle commence à montrer son vrai visage, convaincue qu’elle a acquis la force nécessaire.

La Chine intègre désormais par exemple la mer de Chine méridionale au cœur de ses priorités nationales, au même niveau que Taïwan et le Tibet, de façon à pouvoir se garantir l’exclusivité des opérations militaires dans cette zone. La Chine conteste aussi de plus en plus la souveraineté de l’Inde sur la province de l’Arunachal Pradesh, Etat du nord-est de l’Inde que les dirigeants chinois appellent «Tibet du sud» et qu’ils revendiquent. Les responsables militaires indiens font d’ailleurs état de l’augmentation du nombre d’incursions militaires chinoises le long de la frontière himalayenne, longue de 4057 kilomètres.

Alors que la Chine cherche à transposer son emprise économique en avantages géopolitiques majeurs en Asie, un pays qui s’enorgueillissait «d’avoir des amis partout» découvre que sa montée en puissance peut impressionner mais que ses actes soulèvent de nouvelles inquiétudes et des craintes. Quels Etats accepteront la Chine comme chef de file de l’Asie? 60 années de répression impitoyable n’ont pas permis à la Chine de se faire accepter, même au Tibet et au Xinjiang – ainsi que l’attestent les révoltes tibétaine et ouïgoure de 2008 et 2009.

Devenir un leader requiert bien plus qu’un énorme pouvoir économique et militaire. Il faut aussi posséder le pouvoir des idées, susceptibles de galvaniser les autres. Un tel pouvoir constitue aussi une sorte de vernis moral à l’affirmation de soi souvent nécessaire à la poursuite de tout intérêt ou de toute cause.

Les Etats-Unis et les Alliés ne doivent pas tant leur victoire au terme de la Seconde Guerre mondiale aux moyens militaires mis en œuvre qu’à la diffusion généralisée de leurs idées de liberté politique et de capitalisme de marché. Dans les mots de l’analyste stratégique Stanley A. Weiss, cela a «permis de dévitaliser l’intérêt global du communisme», le rendant incapable de répondre à la force des aspirations à une vie meilleure et plus libre.

La Chine s’est montrée experte à affirmer et promouvoir ses intérêts nationaux et à jouer sur l’équilibre des pouvoirs géopolitiques classiques. Mais, pour détrôner les Etats-Unis et garantir sa position de leader en Asie, elle doit faire plus que simplement protéger ses propres intérêts et contenir ses rivaux potentiels. Plus fondamentalement, que représente la Chine en termes de valeurs et d’idées?

En l’absence de réponse à cette question, la politique exagérément assurée de la Chine s’avère être un atout diplomatique pour les Etats-Unis dans le renforcement et le déploiement des dispositions de sécurité américaines en Asie. La Corée du Sud a renforcé son alliance militaire avec les Etats-Unis, le Japon a finalement fait marche arrière sur sa demande de retrait de la base militaire américaine d’Okinawa, et l’Inde, le Vietnam, l’Indonésie et les Philippines, entre autres, se sont rapprochés des Etats-Unis.

En termes de capacité de déploiement de la force militaire, du nombre de bases militaires et d’accords alliés en Asie, aucune puissance ni combinaison de puissances n’est réellement à même de se comparer aux Etats-Unis dans le prochain quart de siècle. Mais, même si le rôle central des Etats-Unis en Asie est aujourd’hui avéré, la viabilité à long terme des dispositions de sécurité se résumera à la solvabilité de ses garanties sécuritaires auprès de ses alliés et partenaires. L’empressement avec lequel l’Amérique les soutiendra lorsque la situation deviendra tendue déterminera la force et l’ampleur de son système d’alliance de sécurité en Asie à l’avenir.

Le troisième et le quatrième scénario pourraient se dérouler même si les Etats-Unis demeurent l’ancrage sécuritaire principal de l’Asie. Nombre de nations asiatiques ont d’ores et déjà commencé à former des coopérations mutuelles de sécurité sur des bases bilatérales, créant ainsi un réseau potentiel de partenariats stratégiques imbriqués. Il devient en effet d’une absolue nécessité qu’une constellation d’Etats asiatiques soient liés par des coopérations stratégiques pour permettre d’instituer une certaine stabilité des pouvoirs dans la région. © Project Syndicate

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