La Suisse assure tenir à sa tradition humanitaire d'accueil des réfugiés mais elle ne veut plus en assumer le prix. La Suisse est fière de sa procédure d'asile respectueuse de l'Etat de droit mais elle déclare ne plus être en mesure d'en payer la facture. Ces contradictions ne sont pas les seules qui minent la crédibilité de la politique d'asile du Conseil fédéral. Une politique faite de contorsions dictées par les objectifs contradictoires poursuivis: calmer les esprits xénophobes à l'intérieur tout en entretenant sa bonne conscience; essayer de passer pour un pays peu attractif tout en trouvant du plaisir à tenir le rôle de l'élève exemplaire sur la scène internationale.

L'explosion des demandes d'asile enregistrées en Suisse ces derniers mois est systématiquement présentée par le conseiller fédéral Arnold Koller dans une perspective sombre. A l'entendre, il y a le feu sur le front de l'asile. Le pays serait en état de siège, submergé par l'arrivée de flots de réfugiés. Symptomatique est à cet égard la récente mobilisation de gardes-fortifications sur la frontière. Se protéger contre l'étranger en renforçant le dispositif policier d'interception des clandestins: le refrain devient obsédant. S'estimant menacé, le hérisson se met en boule.

Mais qui donc dira, dans les rangs de la Suisse officielle, que les Kosovars qui se présentent à notre porte fuient une situation exceptionnelle, qu'ils tentent d'échapper à une catastrophe humanitaire? Et qui rappellera que ces ressortissants des Balkans choisissent la Suisse comme refuge notamment parce que la Confédération a une longue tradition d'accueil des immigrés kosovars? Si cette communauté étrangère est l'une des plus importantes sur sol helvétique, c'est que longtemps, la Suisse a profité de cette main-d'œuvre justement appréciée.

Au jeu des contradictions, les détracteurs de l'asile ne sont pas en reste. A l'image de l'Union démocratique du centre, ils rêvent de transformer la Suisse en forteresse hostile. Comme par hasard, ce sont les mêmes qui refusent que la Suisse adhère à l'Union européenne. Aujourd'hui, ces isolationnistes reconnaissent que l'attractivité de la Suisse tient à sa solitude au cœur du continent européen. En conséquence, ils voudraient que la Confédération adhère à un traité international destiné à protéger le pays contre l'arrivée de réfugiés en même temps qu'ils refusent la pleine participation de la Confédération à l'UE. On ne peut pas vouloir le beurre et l'argent du beurre.

Certes, il convient de ne pas tomber dans l'angélisme. Les abus de la procédure d'asile doivent être traqués et punis. La procédure de décision sur les requêtes peut être accélérée sans mettre en péril les droits des justiciables. Par exemple en obtenant des instances de recours qu'elles mettent une sourdine à leur désir de perfection entretenu par un juridisme parfois étroit. Mais en revanche, la Suisse doit assumer sa vocation humanitaire. Elle doit démontrer que la tradition d'accueil des réfugiés n'est pas une légende; que l'aspiration à la solidarité dont ce pays se pique volontiers n'est pas un vain mot; et que ce pays, encore riche, est prêt à mettre le prix nécessaire à défendre cette réputation qui l'honore.

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