Ce lundi soir, des milliers de personnes se sont spontanément rassemblées à Sliema, près de La Valette, la capitale maltaise, lors d’une veillée bougies à la main, pour rendre hommage à la journaliste et blogueuse Daphne Caruana Galizia, à l’origine d’accusations de corruption qui avaient provoqué des élections anticipées en juin. Celle-ci a été assassinée lundi, déclenchant une vague d’indignation dans le pays, et indice assez clair que ses enquêtes avaient dû toucher juste.

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Une puissante explosion a détruit la voiture dans laquelle elle circulait près de son domicile à Bidnija, dans le nord de l’île, propulsant la carcasse calcinée du véhicule dans un champ voisin. L’expert médico-légal Anthony Abela Medici dit au Malta Independent «que la bombe ne semble pas avoir été placée à l’intérieur de la voiture» et que «l’explosion aurait été commandée à distance». En tout cas, «la taille du cratère montre qu’une grande quantité d’explosifs a été utilisée», ce qui ne laisse aucun doute sur le fait que les meurtriers voulaient être certains du résultat: la liquidation pure et simple de #DaphneCaruanaGalizia, qui scandalise toute la presse et les réseaux sociaux.

Agée de 53 ans, Daphne Caruana Galizia avait travaillé comme chroniqueuse dans plusieurs médias maltais, mais elle était surtout connue pour le blog (en anglais) dans lequel elle a révélé plusieurs affaires de corruption, en relation avec les Panama Papers. Le Monde explique qu’elle venait, «pour la énième fois», d’y publier un article relatant «une affaire […] impliquant un politicien maltais. De son habituelle écriture rapide et nerveuse, elle avait, encore une fois, exprimé son profond pessimisme face à ce fléau local: «Il y a désormais des escrocs partout où vous regardez. La situation est désespérée.» Postée à 14h35, lundi 16 octobre, cette phrase semble étrangement prémonitoire.» Elle réitérait ses accusations contre le chef de cabinet du premier ministre maltais, en procès, le qualifiant d’«escroc» utilisant sa position pour s’enrichir:

Et le quotidien français de poursuivre: «La journaliste, historiquement plutôt proche de l’opposition, s’était fait une spécialité dans la publication de scoops et de ragots compromettants concernant la classe politique locale. Son blog, «Running Commentary» (en anglais), était un des sites les plus lus» sur cette île récemment qualifiée de «paradis fiscal au cœur de l’Europe» par Mediapart, dans un article au titre explicite: «Voyage fiscal à Malte, paradis des yachts.» Son site battait des audiences records avec «des pointes à 500 000 pages vues ces dernières semaines».

Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et la Fédération européenne des journalistes (FEJ), relate la RTBF, ont aussi vivement condamné ces actes: «Cela nous rappelle que la sécurité des journalistes doit toujours être considérée comme une priorité dans l’Union européenne.» La FEJ «avait déjà dénoncé en février le gel des comptes en banque de la journaliste d’investigation ainsi que les poursuites introduites à son encontre par le ministre de l’Economie et son consultant».

Mais, écrit encore Le Monde, elle «s’était aussi fait récemment des ennemis au sein du parti d’opposition, qu’elle avait pourtant soutenu lors des législatives, en mai. Elle avait notamment publié plusieurs articles en août sur le nouveau leader de la formation, Adrian Della, accusé d’avoir un compte à Jersey, alimenté, selon elle, par l’argent de la prostitution à Londres. Des articles qui lui avaient valu de nouvelles plaintes pour diffamation, qu’elle collectionnait autant que les menaces de mort, récurrentes dans une île aussi petite et divisée que Malte.»

Parfois maladroite? «Dans son avant-dernier post, elle critiquait vertement la posture de Della et «son cou qui dépasse à 45 degrés de ses omoplates, comme une tortue». Type de message «dont nombre de Maltais estiment qu’ils desservaient le reste de ses publications». Mais au-delà des faits, horribles et forcément inadmissibles, «tout cela ressemble plutôt à la Russie qu’à l’Europe», abonde sur Twitter l’eurodéputé Vert allemand Sven Giegold, qui avait auditionné Mme Caruana Galizia cet hiver dans le cadre de la commission d’enquête sur les Panama Papers. «Sa passion était de révéler des vérités secrètes, mais dans une société plutôt étroite, comme à Malte», qui ne compte que 430 000 habitants, «c’est particulièrement difficile»:

Un de ses compatriotes juge sur Facebook que la victime souffrait depuis longtemps de harcèlement psychologique et que tout avait été mis en place pour la discréditer de manière permanente. Au dessous, les commentaires montrent que les internautes n’étaient de loin pas toujours d’accord avec Daphne Caruana Galizia, mais qu'«on n’assassine pas la liberté d’opinion». La journaliste suisse Leila Delarive renchérit en écrivant que cette dernière «n’est pas un luxe. C’est un droit fondamental. Et lorsque sous nos latitudes, des personnes sont tuées pour avoir librement exprimé leur opinion, c’est un énorme bond en arrière pour notre démocratie. Avec pour corollaire une lente mais sûre dérive vers des Etats plus totalitaires.»