Que restera-t-il aux Suisses des chocs de cette année 2001? Quelles certitudes, quels mécanismes intimes ont été affectés par l'impressionnante série de traumatismes subis en quelques mois?

On peut naturellement parcourir la rétrospective 2001 et en particulier les mois d'automne comme les étapes d'un calvaire. Les attentats du 11septembre, le massacre de Zoug, l'agonie de Swissair, l'accident du Gothard, le crash de Kloten, sans compter quelques autres déconvenues moins frappantes telles que le départ du Forum de Davos, l'accord aérien avec l'Allemagne ou encore la découverte de faiblesses préoccupantes au sein d'entreprises de banque ou d'assurance considérées jusque-là comme des fleurons de la culture nationale: la liste des écueils et des drames est assez longue pour que l'on soit tenté de succomber à la morosité ou de se prêter à des interprétations masochistes.

Mais une autre lecture de cette série noire est aussi possible. L'histoire est bien davantage le fruit de processus que de chocs brutaux. Quelques brusques à-coups viennent parfois en marquer les moments charnières. Ils sont autant de signaux avancés des temps à venir, de l'accélération des processus de changement. Ainsi, plutôt que comme une «malédiction» qui serait venue frapper la Suisse, peut-on considérer cette succession inhabituelle de coups comme autant d'incitations à réfléchir aux solutions utilisées jusqu'ici et, le cas échéant, à s'adapter.

Les attentats aux Etats-Unis ont montré que la guerre moderne ressemble davantage désormais à la lutte contre le crime organisé qu'à une défense de la frontière, qu'elle s'exerce par le contrôle des flux financiers et du renseignement plutôt que par des brigades de blindés. Le massacre de Zoug a révélé que notre démocratie de proximité et de milice n'allait pas sans risques. L'incendie du Gothard, l'extrême vulnérabilité d'un seul tunnel routier sur cet axe stratégique. Le départ du Forum de Davos, la préférence donnée à Bonn pour la conférence sur l'Afghanistan sont des indices que notre volonté d'offrir un lieu de débat et de bons offices est parfois au-dessus de nos moyens. L'effondrement de Swissair a prouvé que l'isolement politique pouvait avoir des conséquences et qu'il y a des limites à vouloir jouer à plus grand que soi.

Avec les crises que traversent la Zurich, certaines banques ou des géants du triangle d'or, la disparition de Swissair suggère aussi quelques sérieuses questions sur le bien-fondé du système oligarchique et de cooptation qui règne à la tête de l'économie suisse.

Faut-il dès lors tout changer parce que la fatalité aurait en quelque sorte dénoncé le contrat d'efficacité helvétique? Le changement pour le changement n'est pas une réaction plus raisonnée que l'obstruction ou le conservatisme aveugle. S'adapter, se réformer impose sang-froid et pondération. Les événements se sont chargés de nous rappeler que, dans le jeu mondial auquel la Suisse est intégrée, chaque chose a son prix. Y compris le statu quo. Nous pouvons être fermement attachés à une pratique proche des citoyens et accessible (et sans doute ne devrions-nous pas modifier nos habitudes sur ce point), mais il faut alors savoir que d'autres forcenés y trouveront encore un exutoire à leurs pulsions. Nous pouvons vouloir limiter le trafic transalpin à un seul tunnel, mais le risque que se répète la tragédie sera plus grand. Nous pouvons, à l'extérieur, persister sur la voie de la marche en solitaire, mais nous devons être conscients que cet exercice impose alors d'être les meilleurs: tout faux pas s'avère beaucoup plus coûteux qu'aux membres de la cordée qui grimpe en parallèle.

L'année 2001 nous a douloureusement secoués. Celle qui vient montrera de quelles réponses, de quel courage, de quels sacrifices et de quelles conquêtes nous sommes capables. Demain, douze nations amies et voisines nous en font une démonstration en renonçant à leur monnaie et en créant une vaste union monétaire en Europe. Chapeau bas! Et que nous soyons à la hauteur.

Bonne année!

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.