Depuis le 21 août, le monde est aux aguets en attendant la suite à l’attaque meurtrière, de toute évidence chimique, perpétrée dans la banlieue de Damas. Si c’est la question de la légalité, la légitimité ou ­la finalité d’une intervention militaire qui agite les esprits, la question préalable de la responsabilité de cette attaque cherche sa réponse définitive.

Selon pratiquement tous les médias occidentaux, la responsabilité du régime Assad ne fait pas ou peu de doute. La capacité et la volonté de ce dictateur de commettre des crimes de cette envergure sont reconnues, même par ceux qui le défendent comme un moindre mal face à l’opposition. La question qui se pose est de savoir pourquoi un dictateur, sanguinaire mais pas suicidaire, aurait déclenché une telle horreur à la veille de l’arrivée des inspecteurs de l’ONU et après avoir entendu, comme tout le monde, les mises en garde du président Obama. Les réponses, d’une fiabilité variable, ne manquent pas. Devant l’avancée de rebelles dans les alentours de Damas, Assad aurait eu recours à son arme ultime. Ou bien, le dictateur aurait défié l’ONU et l’opinion mondiale qui, de toute manière, lui était depuis longtemps hostile. Il se peut aussi que l’attaque ait été la vengeance d’un Assad enragé après une tentative d’assassinat sur lui qui aurait failli atteindre son but. Enfin, ce n’est pas Assad lui-même qui aurait ordonné l’attaque mais son frère, le commandant de la Garde répu­blicaine, Maher el-Assad, connu comme un écervelé, ou encore que c’était une décision, voulue ou prise par inadvertance, d’un commandant militaire de moindre rang.

L’administration américaine s’embarrasse peu de ces diverses spéculations pour pointer directement du doigt le président Assad. Simplifier pour convaincre, c’est une bonne tactique, mais elle ne tient pas compte de la perte de ­crédibilité du gouvernement américain depuis le fiasco de l’annonce, solennelle mais infondée, de l’existence d’armes de destruction massive en Irak en 2003. Le secrétaire d’Etat, John Kerry, essaie de contrer cette méfiance en avançant des chiffres très précis – 1429 victimes –, qui ne correspondent pas aux estimations, plus modestes, d’autres sources également convaincues de la culpabilité du régime syrien. L’effet de précision que le secrétaire d’Etat cherche à donner est mis à mal par sa réticence à dévoiler publiquement le contenu exact des autres preuves qu’il affirme avoir, telles que les conversations interceptées entre militaires syriens.

L’argument américain, comme d’ailleurs celui du gouvernement français, est tellement catégorique – un bémol d’usage est à peine audible – qu’il évacue d’autres hypothèses. Au point qu’un collaborateur de la revue américaine Foreign Policy, sérieuse et posée, traite les sceptiques de «crazies» (toqués). Certes, l’idée selon laquelle l’at­taque du 21 août serait l’œuvre du ­président Obama lui-même ap­partient au domaine du fantasme, compte tenu de la réticence qu’Obama montre depuis deux ans à s’impliquer en Syrie. Mais le président Poutine, qui rejette la thèse de la responsabilité d’Assad, n’est pas un «toqué», même s’il n’est pas neutre dans l’affaire.

La première hypothèse de rechange est celle qui maintient que ce sont les rebelles eux-mêmes qui ont lancé l’attaque. L’argument fait valoir que c’est eux qui avaient le plus grand avantage à ce qu’une atrocité se produise au moment même où les inspecteurs de l’ONU arrivent à Damas. L’argument du secrétaire Kerry selon lequel les ­rebelles n’avaient pas les moyens matériels de lancer des armes chimiques est infirmé par de nombreuses sources. Un journal turc a confirmé la découverte des stocks d’armes chimiques chez les rebelles et, parmi ceux-ci, certains se sont même vantés d’en avoir. Mais c’est Carla Del Ponte, pourtant une ennemie bien connue des dictateurs tels qu’Assad, qui a apporté le témoignage le plus troublant. Lors de son enquête en Syrie à la tête d’une commission de l’ONU au printemps 2013, elle a évoqué la forte possibilité que les armes chimiques aient été utilisées – par les rebelles. Et s’il est facilement démontré que c’est le régime syrien qui avait lancé des missiles vers le quartier où le massacre a eu lieu, cette démonstration ne tient pas compte du décalage d’une heure et demie entre le bombardement par le régime et les premières manifestations d’une attaque chimique.

La tragédie du 21 août aurait donc été une provocation destinée à forcer la main des Occidentaux pour intervenir du côté des rebelles après une période où le régime syrien avait enregistré des succès sur le terrain. Ceux qui s’en tiennent à une telle hypothèse ne s’arrêtent pas à mettre en cause les rebelles. Ils regardent aussi du côté d’acteurs extérieurs, que ce soit par goût du complot ou par constat que cette guerre civile ne concerne pas que les Syriens. Les deux suspects le plus souvent invoqués sont Israël et l’Arabie saoudite. Soupçonner ­Israël est presque un réflexe dans cette partie du monde, nourrie par l’expérience de nombreuses opé­rations de manipulation, parfois spectaculaires et le plus souvent réussies, que les services israéliens ont réalisé auprès de leurs voisins. Il est vrai que les écoutes invo­quées par le secrétaire d’Etat Kerry auraient été fournies par le Mossad israélien et l’intérêt israélien est de voir les deux côtés en Syrie s’entre-tuer jusqu’à l’impuissance mutuelle. Mais le suspect le plus plausible, selon les tenants de ces thèses, c’est l’Arabie saoudite. Fortement impliquée dans la guerre syrienne pour des raisons idéologiques – sunnites versus chiites – ainsi que pour des raisons stratégiques – l’affaiblissement de l’allié syrien, l’Iran –, l’Arabie saoudite aurait récemment renforcé son aide militaire à la Syrie sous la direction de son plus grand diplomate, le prince Bandar, celui qui organisait le transfert des armes américaines aux moudjahidin afghans durant la guerre contre les soviétiques dans les années 80. Selon une variante de cette hypothèse, relayée par une journaliste américaine sur place, les victimes de l’attaque auraient blâmé Bandar de leur avoir fourni des armes sans les instruire dans leur utilisation.

Nous sommes passés dans une autre étape de la question syrienne en attendant la riposte, éventuelle, au massacre récent. La question de déterminer la responsabilité de ce crime sera laissée aux historiens. Et, pourtant, elle n’intéresse pas que les historiens.

Professeur émérite d’histoire et de politique internationales à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève)

L’argument américain est tellement catégorique qu’il évacue d’autres hypothèses

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