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Véhicule des Nations unies dans les rues de Damas. Syrie, 18avril 2018.
© LOUAI BESHARA

Chronique

Attaques chimiques: mains propres, mains sales

Faut-il se salir les mains pour défendre une cause que l’on croit juste ou plutôt se fixer des impératifs moraux pour diriger notre action?, se demande notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

Charles Péguy (et non Sartre comme le pensent certains) a écrit cette phrase célèbre: «Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains», accusant ainsi le philosophe d’être moralement propre mais incapable d’un acte concret. En effet, dans sa Critique de la raison pratique, Kant postule qu’il faut toujours agir en se demandant ce qu’il adviendrait si cette action était érigée en loi universelle. En clair, que se passerait-il si tout le monde faisait comme moi? Bien sûr, il s’agit là de principes philosophiques idéaux qui ne tiennent pas compte des basses réalités quotidiennes avec lesquelles chacun se débat. C’est pourquoi Péguy rajoute: «Et nous, nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses, nous avons quelques fois les mains pleines», pour rappeler que la morale universelle n’est pas en phase avec nos existences individuelles qui parviennent parfois, malgré tout, à de beaux résultats.

Comme le disait Mussolini

Benjamin Constant, le premier contradicteur frontal de Kant, estime que la morale de l’action dépend du résultat escompté et aussi de l’interlocuteur. Dire la vérité, par exemple, ne serait impératif que si l’autre la dit aussi, sinon il serait permis de mentir. Pour Constant, il y aurait donc deux types de comportements possibles selon la qualité morale du destinataire. Là où Kant tente d’imposer des «impératifs catégoriques» aux agissements humains pour éviter toute subjectivité, Constant les soumet aux circonstances, même s’il admet que les principes restent essentiels.

Sans philosopher plus longtemps, ce débat pose la question de la pertinence de l’action illégale (les frappes sur la Syrie récemment ou la guerre contre l’Irak en 2003, entreprises sans l’aval de l’ONU) dès lors qu’on la croit juste. La fin qui justifie les moyens en quelque sorte, permettant de faire le mal (bombarder) pour obtenir un bien plus grand (la paix). Mais qui peut décider de ce qui est juste et de ce qu’est la vérité, sauf à se prendre pour Dieu? C’est pourquoi, pour tenter de pacifier le monde en le protégeant de l’arbitraire des va-t-en-guerre de tout poil, l’ONU se vit confier la lourde tâche de trancher sur le bien-fondé des interventions armées afin de les autoriser ou non. Ce pacte, tout imparfait soit-il, n’est malheureusement pas respecté puisqu’il se trouve toujours des «justes» se prétendant habilités à agir contre la loi pour défendre le bien au nom de leur vérité. Dès lors, l’ONU se révèle aussi inutile que la défunte Société des Nations, créé en 1919 après un conflit sanglant pour faire régner la paix en Europe, et qui fut impuissante à empêcher la deuxième guerre mondiale. Mussolini disait avec cynisme: «la Société des Nations est très efficace quand les moineaux crient, mais plus du tout quand les aigles attaquent».

Les mains rouges!

Cette question philosophique d’avoir les mains tellement pures qu’on n’en a plus du tout ou, au contraire, de les mettre dans le cambouis pour faire avancer une cause, est au cœur du XXe siècle. En effet, c’est au nom d’un avenir prétendument radieux que les régimes communistes ont noyé leur propre peuple dans le sang, de Staline (15 à 20 millions de morts) à Mao (65 à 70 millions) en passant par Pol Pot (1,5 à 3 millions). Ils reçurent l’aval des intellectuels de gauche, toujours partisans des grands moyens pour imposer leur idéologie, tel Sartre qui minimisait le goulag, les massacres ou la terreur, sous prétexte que la révolution ne peut se faire sans effets collatéraux.

A l’inverse, peut-on dire que la Suisse, à force de neutralité, refuse de se salir les mains? Que ses conseillers fédéraux sont pleutres pour avoir dit que les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne auraient dû attendre les conclusions de l’ONU avant de lancer leur riposte sur la Syrie? Non, il ne s’agit pas là de pusillanimité mais d’une prudence fondée sur la complexité du terrain moyen-oriental, sur l’ampleur des risques encourus et sur les leçons de l’histoire récente en ces contrées.

Le problème ici n’est pas d’avoir les mains blanches ou noires, mais rouges!

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