Opinion

Des attentats djihadistes en Suisse? Soyons attentifs!

Que fera-t-on des dizaines de jeunes Suisses radicalisés qui sont allés combattre en Syrie? Philip D. Jaffé, psychologue, professeur à l’Université de Genève, et Jean Zermatten, juge, ancien président du Comité des droits de l’enfant de l’ONU, répondent à cette délicate question

Ce vendredi 13 novembre, nous étions attablés dans l’un de nos restaurants préférés proche de la Gare de Sion et notre bon ami Mehdi, membre de notre réseau informel d’experts, nous faisait l’honneur d’un aller-retour de Genève pour partager son sentiment d’alarme relatif au potentiel dramatique des jeunes suisses pris dans le tourbillon des mouvements djihadistes. Grand connaisseur en Suisse romande et en France des jeunes gens marginalisés issus de l’immigration, il nous exposait ses craintes face à l’absence d’une prise de conscience suffisante en Suisse des dangers d’une radicalisation et d’une explosion de violence de la part de «jeunes loups» helvétiques encore inconnus, mais en voie de transformation en djihadistes. Alors que nous mettions d’accord sur l’organisation d’un colloque sur cette question et la prévention auprès des jeunes pour contenir les risques de la radicalisation meurtrière, nous ne nous doutions bien évidemment pas de l’explosion de violence la journée suivante à Paris. Pour l’heure le colloque attendra, l’urgence est au message immédiat!

En Suisse, deux sources de danger enflent significativement. La première concerne le retour des combattants djihadistes suisses. En effet, plusieurs douzaines de jeunes Suisses et Suissesses ont rejoint les rangs de Daech en Syrie notamment et tôt ou tard certains de ces jeunes reviendront en Suisse, transformés et radicalisés. Selon les indications, plusieurs seront profondément déçus par l’expérience et seront heureux de retrouver leur famille et leur ancien mode de vie. Il faudra alors espérer que leur réintégration sociale se déroule harmonieusement et qu’ils ne soient pas, comme anciens combattants aguerris, soumis à l’opprobre, à la stigmatisation et à l’exclusion. On aurait alors vite fait de créer les conditions pour que leur indignation et leur colère initiales soient rallumées avec des conséquences imprévisibles.

Identifier, surveiller et encadrer les personnes posant un risque objectif

Mais parmi celles et ceux qui reviendront, un certain nombre resteront acquis à la cause djihadiste et, soit d’eux-mêmes, soit sur ordre, pourraient envisager des actes semblables à ce que la France a douloureusement vécu. Aux services du renseignement et aux autorités de trouver les compétences et les ressources nécessaires pour identifier, surveiller et encadrer les personnes qui posent un risque objectif.

La deuxième source de danger est probablement moins immédiate (sait-on jamais?) et implique la génération spontanée de quelques jeunes helvètes ou résidents de longue date s’improvisant terroristes d’un jour et causant des dégâts incalculables autour d’eux. Le risque se concentre sur des jeunes en perte de repères sociaux et culturels, issus de la migration et socialement désaffiliés, qui développent un attachement et une solidarité à la cause de leur groupe social ou/et religieux dans d’autres régions du monde. Mais pas uniquement: il est aussi possible qu’un jeune Suisse de souche, à l’idéologie haineuse et psychotique, ne se distingue «à la Breivik «(ce jeune responsable d’un carnage à Oslo en 2011).

L’exclusion les rend particulièrement vulnérables à la récupération idéologique ou religieuse.

Repérer les jeunes à risque le plus tôt possible

Tous ces jeunes-là, nous devons nous mobiliser pour les repérer le plus tôt possible. Qui sont-ils? A en croire la littérature scientifique, avant tout, des jeunes qui ont des difficultés à s’insérer harmonieusement dans la société. Leurs parcours scolaires et de formation sont hachés et incomplets; souvent, ils ont commis des petits délits; parfois, ils sont issus de l’immigration et ont vécu des moments de discrimination intense et de rejet, ce qui nourrit une colère sourde, qui peut dans certaines circonstances, se transformer en rage. L’exclusion les rend particulièrement vulnérables à la récupération idéologique ou religieuse. La plupart sont peu instruits, à l’instar de deux djihadistes en herbe américains, qui, peu avant de rejoindre la Syrie, avaient commandés sur Amazon un livre sur «L’islam pour les nuls».

Attention: ces jeunes ne sont pas à sous-estimer dès que des personnes malveillantes parviennent à les inspirer et à les manipuler. Les psychologues ont depuis longtemps exposé les mécanismes qui conduisent de jeunes personnes à abdiquer leur propre sens de l’autonomie et à s’en remettre à des figures qu’elles admirent et qui exercent à mauvais escient de l’autorité sur elles. Un chercheur macédonien, Karagiannis, a également relevé à quel point la naissance d’un djihadiste dans un contexte familial ou parmi une bande de jeunes représentait un facteur de risque important, entraînant par admiration, même «par amour», des proches à le suivre.

Il est légitime que l’acuité de la situation actuelle amène les politiques et les forces de l’ordre à s’emparer de cette thématique durant les semaines et les mois à venir. Mais, nous autres spécialistes des jeunes, universitaires et chercheurs, nous devons également dialoguer avec les professionnels du terrain, notamment les travailleurs sociaux, éducateurs de rue, policiers, spécialistes de la migration pour mieux saisir les forces psychologiques et sociales qui jouent dans les vies des jeunes de certains quartiers de Sion, de Vernier et d’Yverdon…

Notre ami Mehdi nous a donné de bons conseils et nous avons l’intention de les suivre.

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