Opinion

Attention à la dangereuse utopie du revenu de base

Le revenu de base nécessiterait des ponctions fiscales astronomiques pour être financé. Il adresserait aussi un signal désastreux en décourageant les jeunes de se former, avertit Jean-Hugues Busslinger, directeur du département de la politique générale du Centre patronal vaudois

Comme toute utopie, l’initiative «pour un revenu de base inconditionnel» a des atours séduisants… Si l’on écoute ses partisans, c’est la garantie d’un monde meilleur, délivré de nombreuses obligations, plus simple (surtout plus simple) et porteur de tous les possibles.

Il n’en reste pas moins que le revenu de base inconditionnel demeure une utopie, qui n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle trouve ses racines au XVIe siècle dans les écrits de Thomas More pour réapparaître ensuite régulièrement au hasard des soubresauts économiques et des crises. Et ce n’est certes pas un hasard si elle refait surface alors que la quatrième révolution industrielle se profile à l’horizon et suscite des inquiétudes. Mais ce n’est pas un hasard non plus si un tel système n’a jamais été mis en application jusqu’ici.

Le système ne tient pas financièrement

On voudrait qu’à l’avenir, en Suisse, tout individu adulte reçoive, sans condition aucune et sa vie durant, 2’500 francs par mois, tandis que les enfants en recevraient 625 (les chiffres sont ceux des partisans de l’initiative eux-mêmes). Avant que d’évoquer l’état d’esprit qui préside à un tel projet, il faut d’emblée relever que le système ne tient pas financièrement.

En effet, pour financer les rentes prévues, c’est un montant de quelque 208 milliards de francs qui sera nécessaire chaque année. Or, en tenant compte que les prélèvements sur le travail – les 2’500 premiers francs de salaire – représentent quelque 128 milliards et que les dépenses d’assurance sociale qui seront réaffectées représentent 55 milliards, il manque encore annuellement quelque 25 milliards de francs pour faire tourner la machine. Et 25 milliards de francs, ce n’est pas rien… C’est environ 6 fois ce que la Confédération consacre à l’agriculture du pays, c’est un peu plus que le total de la TVA encaissée chaque année, c’est 1,3 fois l’ensemble des ressources de l’impôt fédéral direct.

Une TVA à 17%

Certes, les partisans affirment que ce montant est parfaitement finançable et l’on évoque des pistes telles que l’augmentation de la TVA (le taux devrait passer à 17%) ou une nouvelle taxe sur les transactions financières… Il n’en demeure pas moins qu’il s’agira d’une augmentation massive des impôts, ce qui aura inévitablement des conséquences sur la compétitivité des entreprises – et donc sur l’emploi. Sans compter qu’il faudrait alors augmenter les prix – et que dès lors l’allocation de base inconditionnelle ne suffira plus pour mener une existence digne… le serpent commence à se mordre la queue.

D’autres arguments militent contre cette dangereuse utopie, au premier rang desquels l’organisation de la société basée sur le travail, lequel permet la croissance et la redistribution des fruits de cette croissance.

Plus que le salaire médian

Nous savons tous qu’il est plus sage d’attendre que les récoltes aient été effectuées pour en organiser la distribution… Dans le cadre du RBI on se partage les dépouilles de l’ours avant de l’avoir tué. En effet, il paraît assuré que de nombreux emplois ne seront plus occupés, au premier rang desquels ceux qui sont exercés à temps partiel – pourquoi accepter une activité salariée qui apporte un revenu équivalent ou légèrement supérieur au revenu de base? –, mais aussi les emplois qui, faute de réelle valeur ajoutée, sont dans les tranches inférieurs de salaire.

A de rares exceptions près, il ne faut pas s’attendre à une valorisation des tâches jusqu’ici mal payées, mais bien plutôt à leur suppression et à leur délocalisation. Les ménages à plusieurs personnes n’auront plus guère d’incitation à travailler: une famille de deux adultes et de deux enfants toucherait 6’250 francs par mois soit plus que le salaire médian actuel, qui s’établit à 6189 francs.

Une diminution inévitable de l’emploi global

Ces facteurs entraîneront inévitablement une diminution de l’emploi global, donc une diminution des montants à disposition pour faire tourner le système du RBI… Et qui dit diminution du volume de l’emploi, dit aussi diminution du volume des recettes fiscales, pourtant si nécessaires pour financer la recherche, l’agriculture ou la défense… le serpent continue à se mordre la queue.

Poison pour l’emploi, poison pour l’équilibre fiscal, l’initiative est aussi un poison pour la formation. Allez donc expliquer à un jeune qu’il est indispensable de s’astreindre à un apprentissage – dont le salaire est certes légèrement au-dessus du revenu de base la première année, mais se révèle bien inférieur à ce revenu dès lors que l’apprenti aura atteint l’âge de 18 ans. En définitive, des cursus entiers de formation qui ont contribué significativement au succès de notre pays et à son niveau de vie seront menacés.

Le contrat social remis en cause

Le projet remet profondément en question le contrat social qui repose actuellement sur le principe de subsidiarité, c’est-à-dire que le minimum vital doit être couvert avant tout et autant que possible par l’activité lucrative.

L’effort de la société n’intervient que lorsqu’une personne n’est pas ou plus à même de subvenir elle-même à ses besoins, du fait des aléas de l’existence ou de la survenance d’un événement assuré. Si le système actuel repose sur une véritable solidarité, le revenu de base nie cette solidarité en effectuant une distribution indifférenciée, sans cibler l’effort sur les revenus les plus faibles. C’est un arrosoir généralisé qu’on veut mettre en place, favorisant ainsi l’individualisme et le chacun pour soi.

Pour conclure, il faut bien voir que l’initiative renforce considérablement la dépendance à l’Etat. En proposant de verser une allocation de la naissance à la tombe, on vise à créer une population entière d’assistés; tous seraient alors dépendants de l’Etat et de son administration.

Le droit de vivre sur le dos d’autrui

Digne des grandes heures du socialisme réel, le projet officialise la destruction d’une des facettes essentielle du droit de propriété qui veut que chacun puisse conserver les fruits de son travail. On donne ainsi à tous le droit de vivre sur le dos d’autrui. Ce projet apparaît donc empreint de collectivisme et de matérialisme: pas étonnant qu’il attire les grands esprits de gauche et certains verts libertaires, toujours à espérer le grand soir.

Piètre vision de société que celle des partisans de l’initiative où l’on milite pour l’asservissement à l’Etat afin de pouvoir continuer à consommer et où on instille sournoisement l’idée que l’argent tombe du ciel.

On sera bien inspiré de refuser ce projet impossible à financer dans la durée, poison pour nos valeurs et pour les facteurs qui ont fait le succès de la Suisse, poison pour l’équilibre de la société. Quelques atours affriolants dont ce projet se pare, c’est un NON déterminé qu’il conviendra de déposer dans les urnes le 5 juin prochain.

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