vie numérique

Attention, les enfants sont écoutés

Certaines écoles américaines ont lancé des programmes de surveillance massive de leurs élèves. Malaise

Tiens, Lisa se plaint d’avoir été harcelée… Kate et Jordan sont de nouveau ensemble, va falloir faire attention à leurs résultats… La 3eB était tout entière réunie chez Ben hier soir, ils ont encore dû trop boire… Il est 6h30, et Ron, directeur du collège de Bybyeprivacy, reçoit son mail du jour de l’organisme qui écoute les réseaux sociaux de ses étudiants. Problèmes à la maison, triche aux examens, ou profond désarroi adolescent: rien de ce qui est publié sur Facebook ou Instagram ne lui échappe. Ron prévient quelques profs, l’infirmière de l’école et se sent soulagé: rien de grave ne semble être dans l’air.

Cette scène d’école pourrait bien être très courante dans quelques années. Aux Etats-Unis déjà, certains établissements font appel à des sociétés pour superviser ce que s’écrivent leurs étudiants sur les réseaux sociaux. Geo Listening par exemple, installée en Californie, se vante d’apporter un instrument qui permet aux autorités d’anticiper d’éventuels problèmes de harcèlement ou de drogue en leur fournissant des informations constamment remises à jour sur les préoccupations des élèves. Pas de rupture de la vie privée, écrit la société, puisqu’elle ne fait que compulser des données déjà publiques, accessibles à tous sur le Net – il ne s’agit pas d’aller fouiller dans les mails ou les SMS des étudiants, ce n’est pas la NSA. La société écoute ce qui est public sur Facebook, YouTube, Flickr, Google +, ou encore Twitter. Et la pêche est bonne, les élèves généralement n’activant pas les paramètres de confidentialité, choisissant au contraire de se mettre en scène publiquement, pour soigner leur popularité et se faire reconnaître, écrit Geo Listening.

Certes, il y a eu des suicides d’étudiants dont on a découvert après coup qu’ils avaient lancé l’alerte sur le Net. Et celui qui n’a jamais dû consoler une adolescente en pleurs après avoir lu un méchant message sur Facebook jettera la première pierre: oui, les réseaux sociaux sont une mine d’information pour des parents inquiets et des responsables éducatifs qui doivent rendre des comptes. D’ailleurs, je l’avoue, parfois je donnerais beaucoup pour savoir ce qu’écrivent mes enfants à leurs amis quand ils ont cet air vengeur, déprimé ou extatique. Mais je m’interroge. Beaucoup d’adolescents se répandent contre leurs parents, leurs profs, la société en général, sur des réseaux qui deviennent un grand défouloir cathartique. Tous ces messages doivent-ils être pris en considération? Qui en jugera? Va-t-il falloir là aussi se censurer? Un prof sera-t-il sommé de changer son attitude face à un élève si celui-ci s’en plaint? Les parents seront-ils convoqués si leur enfant les accuse de tous les maux? Si un jeune homme dérape dans la vie, ira-t-on rechercher des traces de violence dans ses posts d’ado qui auront été conservés? On n’est pas sérieux, à 17 ans…

Rien de tel n’existe aujourd’hui en Europe, même si au Royaume-Uni des tentatives ont eu lieu – le prix freinant finalement les ardeurs de certains. Il n’empêche, la surveillance de la cour de récréation a pris de nouvelles proportions. Les opérations de Geo Listening sont tout à fait légales, rien à y redire. Et si nous réessayions de mieux expliquer comment on configure sa confidentialité autour de nous?

Publicité