Je m’étais promis de ne pas parler de l’affaire Lüscher, et dans un sens je vais m’y tenir. Sauf si prétendre qu’il n’y a pas de Lüscher Gate est déjà une manière de bavasser sur l’affaire. Mais de tous les sujets drôles ou consternants de la semaine, la petite musique de celui-ci me tourne dans la tête de manière entêtante. Vous ne lirez donc pas mon diagnostic sur les fonctionnaires «burn-outés» de l’Etat de Genève à 100 millions de francs par an, ni sur le conseiller administratif vert Alfonso Gomez qui ne voit pas grand-chose à redire à ce que des militants attaquent le bitume au marteau-piqueur pour la bonne cause. Je vous épargne aussi le glorieux retour de Luc Barthassat sur le mode «Make Geneva great again» ainsi que le piteux départ du Toblerone à Bratislava.

Partons plutôt du côté de Berne. Une partie de la presse se passionne pour les propos graveleux ou insultants du conseiller national genevois PLR, proférés dans un groupe WhatsApp privé. Conformément à la tendance actuelle, cette presse expose, fait mousser, sanctionne, moralise, tend le micro à de courageux informateurs anonymes qui avouent n’avoir jamais osé dire son fait à Lüscher mais au Blick, oui. Elle somme le président du PLR Suisse de prendre position, et s’indigne que celui-ci condamne la taupe ayant balancé les échanges et non l’abominable personnage qui sévit dans ses rangs.

Je plonge dans un abîme de doutes et frissonne

En application du code moral en vigueur, on joue les vierges effarouchées et les indignés dans un même élan, rappelant au commun ce qu’il n’est plus permis de dire, fût-ce à titre privé. Et ce, pour correspondre à l’image respectable à laquelle l’Homo occidentalus est prié de se conformer. A ce stade, je plonge dans un abîme de doutes et je frissonne. Combien de mes propres messages et de mes propres réseaux privés tomberaient sous le coup de la censure des moralisateurs? Combien des leurs? Et là, je ris.

Ils détournent la tête? Normal, parce que leur purisme excessif ne les exonère pas d’un examen de conscience. Ils savent aussi que la morale imposée, le vernis de savoir-vivre, l’étiquette de la baronne, la réprobation publique des contrevenants, le sale boulot des curés de l’époque, on a déjà essayé. Ce n’est qu’un gilet mal ajusté qui bâille sur le ventre et le cœur, organes impurs. Je leur préfère infiniment l’authenticité, même si elle est un peu sale. Les privautés de langage sont une soupape sur une marmite de contraintes.

A condamner l’humour licencieux, la grossièreté ou la transgression dans le cercle privé, on ne fabrique pas un monde bienveillant, mais une communauté plus policée, plus sournoise, plus suspicieuse. D’ailleurs, de mémoire de mammifère femelle, j’affirme que jamais la société avant ce siècle ne fut plus ferme sur les obligations de conduite verbale. Pourtant, elle ne va pas mieux qu’avant, bien au contraire. Elle s’invente quantité d’offenses et manquements à la vertu. Alors continuez à faire semblant, si ça vous chante. Moi, je retourne à mes groupes WhatsApp et je prends tout, leurs délires, leurs inepties, leurs outrages, leur humanité.

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