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Attention à ne pas se tromper de liste. Par Frédéric Koller

L'idée de publier la liste des 51 000 réfugiés admis en Suisse de 1939 à 1945 partait pourtant d'un bon sentiment, à n'en pas douter. C'était vouloir rappeler que l'idéal humanitaire de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale n'était pas qu'un vain mot.

Préciser, comme le fait le texte de l'interpellation parlementaire qui a été acceptée par le Conseil fédéral début octobre, que, «dans les circonstances actuelles», cette liste servirait «l'intérêt public» face à de «violentes attaques», la rendait déjà plus suspecte. La publier comme le pendant de la liste des noms de titulaires de biens en déshérence en fait un simple objet de disculpation, une nouvelle instrumentalisation de la mémoire. Les remous politiques et la colère que suscite cette liste aujourd'hui dans les milieux juifs démontrent une fois de plus que la Suisse n'a pas fini de régler ses comptes sur son

attitude face au nazisme.

L'accord global accepté en août entre les grandes banques suisses et les organisations juives internationales a certainement contribué à atténuer la crise en écartant les menaces de réparations financières. Le devoir de rétablir la vérité n'en demeure pas moins tout aussi urgent.

Publier les seuls noms des 51 000 élus, heureux bénéficiaires de ce qui s'apparentait souvent à une loterie, va à fins contraires. C'est un réflexe qui nous renvoie au discours sur le réduit national et aux «noces de diamant», cette autocélébration de la Mob que seule la Suisse a eu le mauvais goût de fêter! Car cette liste-là n'a de sens que si on l'associe à une autre liste, beaucoup moins glorieuse: celle des personnes refoulées, dont les Archives fédérales évaluent le nombre à 24 000 personnes et que certains historiens voudraient encore étendre.

Le Conseil fédéral rappelle depuis trois ans que l'histoire de la Suisse durant la guerre est faite de zones d'ombre et de lumière. En acceptant la publication de l'unique liste des réfugiés admis, il nie à nouveau la complexité de notre histoire. Une complexité historique qu'il s'était empressé de mettre en avant, en 1995, pour refuser une autre interpellation parlementaire qui proposait d'ériger un monument commémorant la responsabilité de la Suisse dans le refoulement des réfugiés durant la guerre.

Mieux qu'une simple publication, ces deux listes pourraient d'ailleurs être l'occasion d'un geste symbolique fort, un registre dans lequel la Suisse fait trop souvent figure d'autiste, mais qui serait pourtant fort utile pour sa conscience et par là même pour son image. Pourquoi ne pas graver sur des stèles les noms à la fois des réfugiés acceptés et des autres refoulés, dont beaucoup périrent dans les camps de concentration, en deux endroits significatifs sur la frontière?

La liste des refoulés est incomplète? Qu'à cela ne tienne, cette liste-là restera ouverte, les archives la concernant ayant curieusement et inexplicablement disparu, à l'image du travail de mémoire. Un premier emplacement possible pourrait être le Jura, une frontière très empruntée par les réfugiés d'alors. Un tel monument remplacerait avantageusement l'ancienne sentinelle des Rangiers, ce monolithe qui faisait face à la France et qui a été déboulonné quelques années avant que la Suisse ne soit obligée de réévaluer son passé.

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