La pandémie de Covid-19 continue ses ravages sur une planète pourtant largement confinée: les Etats-Unis, où l’épidémie s’accélère, sonnent la mobilisation générale, tandis que l’Europe, qui concentre la majorité des décès, attend fébrilement le pic de la crise. Ainsi, les ministres des Finances du G20 doivent se réunir mardi pour apporter une réponse à cette crise mondiale, qui met les ressources des Etats sous tension.

Certains Etats davantage que d’autres, d’ailleurs. Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, par exemple, a obtenu lundi le feu vert du parlement pour légiférer par ordonnances dans le cadre d’un état d’urgence à durée indéterminée pour lutter contre le nouveau coronavirus, relate l’Agence France-Presse. L’opposition juge ce dispositif «disproportionné». A Budapest, mais aussi à l’étranger, le texte est vu par ses détracteurs comme un instrument destiné à cimenter le contrôle du gouvernement national-conservateur, sous prétexte de pandémie.


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Ces nouvelles dispositions permettent au chef du gouvernement de prolonger indéfiniment l’état d’urgence en vigueur depuis le 11 mars, sans demander l’aval du parlement. Aucune élection ne peut se tenir dans ce contexte. Résultat: la politique menée depuis une décennie par cet ancien dissident anticommuniste converti au nationalisme fait craindre à l’opposition qu’il n’abuse de ses moyens exceptionnels, après qu’il a déjà multiplié les atteintes à l’Etat de droit dans le domaine de la justice, de la société civile et de la liberté de la presse.

Un «coup d’Etat»

Des parlementaires dénoncent même un «coup d’Etat» à Budapest, un «cap vers la dictature». Alors qu’Amnesty International s’indigne de cette «carte blanche à la restriction des droits humains», le commissaire européen à la Justice, Didier Reynders, a très prudemment expliqué que Bruxelles évaluait «les mesures d’urgence prises par les Etats membres en matière de droits fondamentaux»:

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’était déjà inquiété la semaine dernière de ces nouveaux développements en Hongrie, tout comme le Conseil de l’Europe, le représentant de l’OSCE pour la liberté des médias et neuf organisations de défense de la presse. Toutes ces critiques «combattent des démons imaginaires et ne s’attachent pas à la réalité», avait rétorqué la ministre hongroise de la Justice, Judit Varga. Et Viktor Orban avait lui-même brocardé des réactions alarmistes, s’agaçant des «geignards européens» qui veulent empêcher son pays de se défendre contre le virus.

Dans le journal pro-gouvernemental Magyar Nemzet, un spécialiste des questions de sécurité estime également que «seuls les Etats-nations forts peuvent affronter cette crise due au Covid-19». C’est Courrier international qui a repéré cet article au ton vengeur contre le monde entier, contre cette «amère réalité du village global». Alors, quelle leçon en tirer? Pendant 70 ans, «l’Europe s’est habituée à une paix et à un bien-être qui lui semblaient acquis». D’où découle cet amalgame rhétorique: «Les événements de ces cinq dernières années ne l’ont pas fait sortir de sa zone de confort, alors que l’arrivée de millions de migrants illégaux et l’essor du terrorisme islamiste ont sérieusement mis en péril notre sécurité.»

Quoi qu’il en soit des raisonnements biaisés ou à l’emporte-pièce, «ce qui se produit en Hongrie semble être tout droit sorti du Petit Manuel du dictateur, […] qui cible davantage l’état de droit que le coronavirus», dénonce La Libre Belgique. Ce qu’elle appelle «le virus hongrois [qui] peut être mortel pour l’Union».

Libération renchérit: «Un mystérieux virus ravage la planète. Sous prétexte de protéger son pays, le dirigeant d’une petite nation fait parader des blindés dans la capitale, nomme des militaires à la direction logistique des hôpitaux et s’octroie les pleins pouvoirs pour une durée illimitée. Le tournage d’une nouvelle fiction? Non, ça se passe en ce moment même, en plein cœur de l’Europe, en Hongrie»:

Dans ce contexte, on comprend que le ton monte encore d’un cran à l’Orsaghaz, si l’on considère que le député d’opposition Akos Hadhazy juge que le gouvernement n’avait besoin d’aucune «compétence extraordinaire» dans ce contexte de pandémie, car la majorité tire déjà toutes les ficelles du pouvoir. A ses yeux, l’état d’urgence est «un piège pour l’opposition», désormais accusée par le gouvernement d’être «du côté du virus». C’est aussi l’analyse que fait Andras Biro-Nagy, du groupe de réflexion Policy Solutions, basé à Budapest:

Pourtant, la Berliner Zeitung estime, elle, que «cette crise coupe l’herbe sous les pieds des populistes», dans un article qui fait partie de la revue de presse du site Eurotopics.net du 29 mars: «Ils se trouvent à court de ce carburant qui avait permis leur ascension ces dernières années, de cette huile qu’ils jetaient sur le feu des conflits sociaux. Ils avaient axé leur programme sur le mépris de l’Etat et des politiques du «système», le nom qu’ils donnent à la démocratie.» Et de considérer, plus généralement, que «leur échec est notoire […] dans les pays où ils sont aux commandes, comme les Etats-Unis de Donald Trump, le Royaume-Uni de Boris Johnson ou le Brésil de Jair Bolsonaro

C’est que «la population réclame une gestion sérieuse des crises», et un paradoxe en résulte dans les régimes plus libéraux, où «la critique du pouvoir» est tout autant «mise en sourdine», juge le Guardian, qui se réfère à l’expression qu’utilisent les Américains «pour désigner le réflexe qu’ont les gens de se ranger derrière leur dirigeant quand ils se trouvent en situation d’urgence, surtout quand la menace est de nature existentielle»:

Rallying round the flag

«Se rassembler autour du drapeau»… «Plus l’urgence est grave», plus les populations «mettent d’ardeur à soutenir» leurs gouvernements. Réflexe nationaliste qui naît «sous l’empire de l’angoisse», où elles «se consolent» en se disant qu’elles sont dirigées «par des gens capables». On le constate aussi en Suisse, mais ici comme ailleurs, «lorsque les temps sont plus cléments, il ne nous coûte pas grand-chose sur le plan émotionnel d’accuser les politiques d’être des crapules inutiles».

D’où cette crainte, en Europe, de voir l’extrême droite encore gagner des voix «à moyen terme», lorsqu’il s’agira de tirer le bilan du Covid-19 terrassé. C’est du moins ce que pense le quotidien croate de centre gauche Novi list. «Un jour, la pandémie sera passée. Mais […] si les déficits s’avèrent trop importants et entraînent des taux de chômage faramineux, l’effondrement des systèmes d’aides sociales et probablement une crise politique, l’UE et le reste de l’Europe ne seront plus les mêmes.»

Après la pandémie…

Voilà pourquoi les adversaires de la réforme en Hongrie exhortent le pouvoir à limiter l’état d’urgence à une durée déterminée, comme c’est le cas dans les autres pays de l’Union européenne. Pour calmer les esprits et y ajouter quelques menaces au passage, un porte-parole du gouvernement, Zoltan Kovacs, a insisté lundi sur le fait que le projet de loi est limité dans le temps par les pouvoirs de révocation du parlement et par la pandémie elle-même, qui «se terminera un jour, espérons-le»:

Que se passera-t-il alors? Le scénario du journal de Rijeka est le suivant: «Il se pourrait fort bien que Matteo Salvini réussisse à former un gouvernement stable et que l’Italie sorte de la zone euro, mais aussi de l’UE. Si l’UE est ressentie comme une bureaucratie déconnectée des réalités, essentiellement au service de l’économie allemande, on ne peut pas exclure que Marine Le Pen remporte les prochaines élections en France. Et l’on pourrait assister à un scénario comparable en Espagne.» Qui plus est, dans ce contexte du budget de l’Union, qui se présentera de nouveau sous des atours problématiques:

pour les contribuables allemands, devoir donner encore de l’argent aux «paresseux» du Sud pourrait être politiquement plus toxique pour Angela Merkel que sa politique migratoire de 2015

Pour en revenir à la Hongrie, «Viktor Orban a-t-il sincèrement espéré créer une union nationale avec un parlement au garde-à-vous? se demande Le Courrier d’Europe centrale. Probablement pas. Cette nouvelle crise – comme sa gestion – s’insère parfaitement dans le récit gouvernemental: un homme seul, contre des agitateurs domestiques et des ennemis étrangers, pour protéger la nation hongroise en danger.»

Il est vrai qu’une procédure européenne avait déjà été lancée contre Budapest, rappelle Pierre Haski sur France Inter. Sur la base d’un rapport qui déterminait que «les instruments démocratiques normaux» n’avaient plus cours dans ce pays. «Cette procédure peut entraîner la suspension du versement d’aides que la Hongrie reçoit sans rechigner, tout en dénonçant Bruxelles comme un nouveau Moscou»:

«Mais Orban sait qu’il peut compter sur la Pologne pour empêcher l’unanimité nécessaire pour le sanctionner, déplore Haski. Il est clair qu’aujourd’hui, avec la pandémie qui met les économies européennes à terre et crée une situation exceptionnelle, l’Europe a d’autres priorités que de s’occuper de Viktor Orban. Mais une fois l’épidémie repoussée et l’état de droit revenu, l’Union européenne peut-elle tolérer en son sein une violation aussi flagrante de ses valeurs fondatrices?»


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