La foi appelle en principe à la sérénité, au désintéressement, à la compassion. Convoquée dans le champ politique, elle sollicite trop souvent le tapage, l’instrumentalisation et le conflit. Ce qu’elle perd en spiritualité elle le gagne en véhémence. L’initiative anti-minarets n’échappe pas à la règle. Par-delà la controverse et les arguments largement médiatisés des uns et des autres, un amer constat: celui d’une déchirure au sein de notre société qu’une défaite de l’initiative ne soulagera pas plus qu’une victoire. Une partie de la population suisse a peur. Peur d’un islam perçu comme fondamentalement hostile et obscurantiste, peur de ses symboles, fussent-ils purement architecturaux. La tragédie vient de ce que la peur n’est jamais illégitime. Qu’elle soit infondée n’entraîne pas qu’on puisse la discréditer. Elle possède une réalité propre, autosuffisante, alimentée par un inconscient collectif souvent hermétique aux exhortations les plus rationnelles. Nous allons voter un 11 septembre.

Mais les polémiques de cette nature ont aussi et surtout un goût de défaite pour nous, musulmans de Suisse et plus largement d’Occident. Nous n’avons tragiquement pas pu, pas su offrir le contrepoids pacifique de la barbarie terroriste, le visage bienveillant de cette foi que deux tours ont emporté dans leur chute ce jour-là et que nous cherchons confusément à rebâtir depuis. S’agissant de visage, on peut d’ailleurs se demander ce qu’aurait dit Emmanuel Levinas de cette douloureuse crispation, lui qui avait si magnifiquement placé la face de l’Autre au cœur de son souci humaniste. Nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec plus de cent mille concitoyens qui voient en nous avant tout une menace. Noyés dans l’anonymat du politiquement correct, cent mille reflets d’une même crainte qui souvent n’ose pas dire son nom. Devant des sensibilités islamiques souvent à fleur de peau, un silence lourd de récriminations larvées. Cruelle ironie que de voir ce même silence s’imposer tout autant à nous, quand la moindre parole engagée passe fatalement pour une apologie voilée d’un islam radical et jette le doute sur nos motivations réelles. Mutisme et malaise réciproques dont nous sommes appelés à sortir par les urnes, mais que seul le désenclavement des cœurs permettrait de vraiment guérir. Redoutable défi dont nous ne devrions pas laisser nos enfants hériter.

Voisins, collègues, compagnons de longue date, parfaits inconnus et amis d’enfance qui allez voter oui à cette initiative, soyez convaincus d’une chose: ces malentendus incessants, ces rendez-vous manqués en permanence avec nous-mêmes autant qu’avec vous nous affligent plus que vous ne pouvez l’imaginer. En trahissant – par incompétence et maladresse, non par malveillance – votre confiance, nous avons trahi notre propre religion; elle qui nous appelle vers tout autre chose que ces horreurs que déverse l’actualité et qui ont sans doute pesé lourd dans votre décision. Les alchimistes quêtaient la transmutation du plomb en or; d’une certaine manière, nous avons accompli le prodige inverse: de cette foi belle, généreuse, vivante et aimante que nous vivons au quotidien nous avons réussi à donner une image cruelle et moyenâgeuse, effrayante. Aujourd’hui, nous ne dansons pas à la perspective d’ériger des minarets à chaque coin de rue; nous accable plutôt la tristesse de susciter autant de rejet et d’incompréhension là où nous cherchons à tâtons, comme tous, partout et toujours, acceptation et normalité.

Mais peut-être gagnerons-nous à la faveur de cette initiative une conscience plus aiguë de notre commune destinée, un horizon neuf à reconquérir ensemble. Toute civilisation n’est qu’un enchevêtrement d’influences diverses; la pureté n’a pas de sens dans ce processus parfois douloureux mais toujours enrichissant, aux innombrables incarnations: fusion judéo-islamique, féconde rencontre de deux cultures par-delà les vicissitudes des siècles; fascinante étendue des motifs chrétiens chez le mystique Hallaj; bienveillance universelle du soufisme d’Attar, de Rumi et de tant d’autres, transcendant toutes les appartenances religieuses… La variété même de ces rapprochements devrait nous inciter à nous réinventer loin des préjugés. «Rends le bien pour le mal et tu verras ton ennemi se muer en protecteur et ami» – Coran, sourate 41, verset 34. Toutes les croyances se font l’écho de cette nécessité absolue, instinctive. Malmenée, vacillante mais palpitant obstinément au plus profond de nous, soyons confiants qu’elle saura toujours se rappeler à notre bon souvenir pour éviter le pire.

Chers compatriotes. Avec ou sans minarets, notre bout de ciel restera à investir de ce que nous avons de meilleur. La colère et la peur ne sont pas nos biens les plus précieux. Mettons-les de côté un instant et allons prendre un verre. Espresso ou café turc. Et même une bière, pourquoi pas. L’islam interdit davantage l’ivresse haineuse que l’alcool en tant que tel…

Vous voyez, il y a toujours moyen de s’entendre.

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