Opinion

Augmentation spectaculaire de la migration hautement qualifiée

OPINION. Les flux migratoires hautement qualifiés qui caractérisent la période récente ont eu un rôle moteur dans l’essor économique observé en Suisse durant le début du XXIe siècle, expliquent, sur la base de leur dernière recherche, Philippe Wanner et Ilka Steiner, de l’Université de Genève.

Les mutations du monde professionnel en Europe de l’Ouest ont conduit à une demande accrue de main-d’œuvre dans des secteurs hautement qualifiés. Dans un contexte de libre circulation des personnes, les flux migratoires internationaux ont non seulement augmenté, mais se sont également modifiés dans leur structure.

Comme le montre une nouvelle étude pour la Suisse*, ce n’est pas tant le fort accroissement du solde migratoire international au cours de la première décennie du siècle qui laissera des traces à long terme, mais bien la spectaculaire transformation des caractéristiques éducationnelles des immigrés. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la fin du XXe siècle, la mobilité internationale concernait en premier lieu des travailleurs faiblement qualifiés, fournissant la force de travail dans les secteurs de la construction, de l’agriculture, de l’industrie et du tourisme. La période récente est, pour sa part, marquée par un important développement de la migration hautement qualifiée, orientée vers des activités de plus en plus spécialisées à haute valeur ajoutée.

Domination universitaire

L’enquête Migration-Mobility, réalisée par le Centre de compétence national sur les migrations (NCCR – on the move), illustre cette transformation: alors que les entrées en Suisse de migrants peu formés (avec la seule scolarité obligatoire) ont diminué de près de 40% entre le début des années 1990 et aujourd’hui, celles des universitaires ont plus que doublé durant la même période. Cependant, l’immigration hautement qualifiée ne concerne pas avec la même intensité les différentes communautés migrantes. L’enquête indique ainsi que, si elle dépasse les 90% pour les ressortissants du Royaume-Uni, de l’Amérique du Nord et de l’Inde, la part des immigrants de formation tertiaire est plus faible pour les Latino-Américains (52%), les Ouest-Africains (44%) et surtout les Portugais (24%).

Les flux de main-d’œuvre européenne sont aujourd’hui dominés par les universitaires

Les flux migratoires d’Italie et d’Espagne, deux pays auparavant fournisseurs de main-d’œuvre faiblement ou moyennement qualifiée, ont vécu une profonde et inattendue transformation depuis la crise financière. La main-d’œuvre venant de ces deux pays est désormais majoritairement constituée de personnes hautement qualifiées. Autrichiens, Allemands et Français présentent également une proportion élevée d’adultes de formation tertiaire parmi les immigrés (entre 67% et 85%), en prolongement de ce qui avait été observé à la fin du XXe siècle.

Ainsi, les flux de main-d’œuvre européenne sont aujourd’hui dominés par les universitaires. Seule exception, les Portugais peu et moyennement formés sont surreprésentés dans le flux migratoire en direction de la Suisse, tandis que les universitaires restent au Portugal ou choisissent d’autres destinations. L’explication de cette spécificité est à chercher dans le besoin toujours important d’une main-d’œuvre faiblement ou moyennement qualifiée dans certaines branches de l’économie suisse.

Création de richesse

En effet, les caractéristiques éducationnelles des migrants répondent principalement à des logiques propres au marché du travail suisse. L’immigration récente a ainsi permis de compenser partiellement le départ à la retraite de générations de natifs moyennement ou faiblement qualifiés (par l’arrivée de migrants originaire du Portugal, mais aussi des Balkans et d’Amérique latine), tout en répondant à la forte demande de main-d’œuvre hautement qualifiée (par le recours aux migrants des autres pays). Une autre indication du lien étroit entre économie et flux migratoire est que plus de la moitié des migrants provenant des pays européens disposent déjà d’un contrat de travail à la date de leur arrivée en Suisse.

Les économistes s’accordent à relever l’importance d’une migration qualifiée pour la création de richesse, la croissance économique et l’innovation. Ainsi, les flux migratoires hautement qualifiés qui caractérisent la période récente ont certainement eu un rôle moteur dans l’essor économique observé en Suisse durant le début du XXIe siècle.


* Wanner, P. et Steiner, I. (2018). Une augmentation spectaculaire de la migration hautement qualifiée en Suisse. Social Change in Switzerland No 16. www.socialchangeswitzerland.ch

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