Revue de presse

Aung San Suu Kyi, citoyenne de déshonneur du Canada

Les députés canadiens viennent de retirer sa citoyenneté d’honneur à la dirigeante birmane, un signe encourageant pour ceux qui réclament le retrait de son Prix Nobel de la paix

Le Devoir avait senti le vent tourner en titrant il y a deux jours: «Trudeau change d’avis sur la citoyenneté honoraire d’Aung San Suu Kyi», en reconnaissant que «c’est une conversation que certains veulent avoir». En effet: le vote de la Chambre des communes a été immédiat et unanime, jeudi soir. «Une première!» titre le Globe and Mail. «Ce geste historique inattendu était prévisible depuis que, cette semaine, Justin Trudeau avait estimé qu’on pouvait réévaluer l’honneur que le parlement avait fait à Aung San Suu Kyi, explique le Toronto Star.

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Le député du Bloc québécois Saint-Marie a sauté sur l’occasion en proposant en séance un vote immédiat. «Mes électeurs ne trouvent pas logique qu’elle garde sa citoyenneté d’honneur, compte tenu de ce que l’ONU appelle un génocide en train de se dérouler dans son pays.» «Sa réticence à assumer un leadership moral dans le génocide des Rohingyas est inexcusable, et très décevante», selon la députée Salma Zahid. «Cela fait suite à notre vote unanime qualifiant l’attitude du gouvernement birman envers les Rohingyas de génocide», explique un autre député, Marwan Tabbara. «Aucune voix contre, même pas celle du premier ministre, présent dans la salle. Un vote unanime, accompagné aussitôt de cris de joie et d’applaudissements.»

«Alors, Justin Trudeau, un Canadien n’est plus un Canadien, commente en grondant un internaute sur Twitter, c’est pourtant ce que vous aviez dit pour ne pas enlever leur citoyenneté à des terroristes… On n’aurait jamais dû lui donner en premier lieu.» «C’est censé avoir du sens? Trudeau doit arrêter avec cette vertu ostentatoire, dénonce un autre, et arrêter de donner ces citoyennetés d’honneur juste pour faire de jolies photos.» «Celle-ci date de 2007, sous Stephen Harper [un conservateur] qui en a donné quatre. Trudeau n’en a pas donné une seule», rectifie un troisième. La conscience que «ça ne changera rien» est bien là. Mais le symbole aussi. Et cette question qui revient un peu partout, lancinante: à quand le retrait de son Prix Nobel de la paix?

C’est bien la question que toute la Toile se pose. Le prix lui a été décerné en 1991, et elle n’a pu le recevoir qu’en 2012, vingt et un ans plus tard – la même année où elle a été faite citoyenne d’honneur de la ville de Paris. Faut-il aujourd’hui le lui retirer? La pétition lancée en 2017 sur Change.org compte désormais plus de 445 000 signatures.

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Un prix impossible à retirer?

«C’est important de se souvenir qu’un Prix Nobel – que ce soit de physique, de littérature ou de la paix – récompense une réalisation du passé», a cependant récemment rappelé Olav Njolstad, le secrétaire du Comité Nobel, cité entre autres dans The Guardian. Les règles ne permettent pas d’enlever un prix. Mais «le comité d’Oslo pourra-t-il encore défendre longtemps cette position?» se demande Le Soir. «Une ligne rouge a clairement été franchie en Birmanie.»

Et les gestes symboliques se multiplient. «Plusieurs villes britanniques, dont Glasgow, Edimbourg et Oxford, ont retiré les titres de citoyen d’honneur qu’ils avaient accordés à Aung San Suu Kyi, poursuit Le Soir. L’Université catholique de Louvain a débaptisé une chaire de sciences politiques qui lui rendait hommage. Des syndicats britanniques l’ont exclue de leurs listes de membres. Le Musée de l’Holocauste de Washington lui a retiré son Prix Elie Wiesel…» A Paris aussi, les choses ont commencé à bouger.

Les normes occidentales dénoncées

Dans ce concert quasiment unanime, crépitent cependant quelques voix discordantes, bien intéressantes. Comme dans le quotidien indien LiveMint. «Les mêmes personnes qui en ont fait une sainte, l’insultent maintenant, écrit l’essayiste Manu Joseph. Après avoir bien joué le jeu, la mascotte des valeurs occidentales se comporte comme un dictateur du tiers-monde. Quand elle était activiste, elle n’avait pas à révéler tout le spectre de sa personnalité. Maintenant que c’est une politicienne bien plus utile à son peuple que lorsqu’elle était la marionnette de l’Occident, elle peut prendre une image publique différente, celle d’une femme bamar de caste supérieure, soucieuse non pas de la souffrance humaine, mais de la perte de son statut.» Et de conclure férocement: «Ce n’est pas son Prix Nobel qu’il faut révoquer, c’est le droit moralement indéfendable de comités occidentaux de penser qu’ils en savent assez pour décider qui le monde devrait respecter.»

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