Comment comprendre le mutisme d’Aung San Suu Kyi, l’ex-opposante birmane devenue ministre des Affaires étrangères, face au nettoyage ethnique qui frappe la minorité musulmane du Myanmar?

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Il y a quelques jours, 12 anciens prix Nobel de la Paix – comme elle – ont dénoncé sa passivité dans cette crise qui a vu cet automne des milliers de Rohingyas fuir les exactions de l’armée birmane. «Nous sommes frustrés», écrivent les Prix Nobel, qu’en dépit des «appels répétés» qui lui ont été adressés, l’ancienne opposante, aujourd’hui leader de fait de son gouvernement, n’ait pris «aucune initiative» contre les violences visant les Rohingyas.

Inflexible mais pacifique, Aung San Suu Kyi est l’une des plus nobles figures de notre temps. Son attitude face aux exactions contre les musulmans est d’autant plus troublante. Elle rappelle celle d’une autre autorité morale dont le silence fut assourdissant: Pie XII, pape durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré sa détestation d’Hitler (qu’il voulait renverser par des complots clandestins), il n’osa jamais élever publiquement la voix contre le génocide nazi. Par souci, raisonnait-il, de ne pas aggraver leur situation. Et de ne pas exposer l’Eglise à des représailles sans pitié.

Bien sûr, les deux problèmes ne sont pas comparables. Pour effroyable qu’il soit, le sort fait aux Rohingyas n’est pas encore un génocide. Mais le dilemme moral est le même. Aung San Suu Kyi n’ose pas parler parce que les militaires qu’elle a si longtemps combattus détiennent encore le pouvoir réel dans son pays. Parce que prendre parti d’une minorité méprisée mettrait en danger son projet, plus large, de démocratiser et de fédéraliser son pays. Parce que le Myanmar compte bien d’autres ethnies (chrétiennes, notamment) en conflit avec l’Etat central.

A sa décharge, Aung San Suu Kyi n’est pas restée totalement silencieuse. Aujourd’hui cheffe de la diplomatie et éminence grise du nouveau gouvernement birman, elle a publié le 19 décembre un communiqué affirmant son «engagement sérieux à résoudre ce problème complexe» et soulignant le «besoin de temps» avant que ses efforts portent leurs fruits.

C’est déjà quelque chose, mais c’est peu. Jean-Claude Buhrer, biographe d’Aung San Suu Kyi avec sa défunte épouse Claude Levenson, rappelle à ce propos la formule parlante d’un conseiller de la «Lady»: durant ses années de résidence surveillée par les militaires, «elle marchait sur des charbons ardents, aujourd’hui elle marche sur des oeufs».

Mais dans sa grande prudence, Aung San Suu Kyi devrait méditer l’exemple de Pie XII. Parfois, au coeur de la tempête, il faut oser mettre en jeu son crédit moral, même si l’on est entouré de dangers et d’ennemis mortels. Sinon, l’Histoire vous jugera sévèrement.

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