Mesdames et Messieurs les Conseillers fédéraux,

Mesdames et Messieurs les Conseillers d’Etat,

Entre écrivains et éditeurs littéraires, on sait que tout n’a pas forcément toujours été rose… et il existe quelques célèbres exemples de lettres réciproques peu amènes, voire de brouilles retentissantes! Car les auteurs sont des artistes (avec ce que cela suppose de tempérament explosif, ou d’angoisses, et parfois de narcissisme), et les éditeurs, des entrepreneurs culturels ayant leurs propres contraintes et leurs angoisses… financières.

Mais eux et leurs auteurs sont les co-créateurs de chaque livre que l’éditeur publie et accompagne. Et le succès, s’il arrive – souvent ce n’est qu’à long terme – est leur succès commun. Il est bon de s’en souvenir et, peut-être, de vous le rappeler, au moment où le Conseil fédéral a décidé de soutenir (merci à lui!) arts de la scène, théâtres, musiciens, auteurs, traducteurs, designers, réalisateurs de films et musées dans le cadre des mesures économiques destinées au secteur de la culture… mais pas les éditeurs.

Plus nécessaires que jamais

En dépit de la révolution qu’a représentée l’apparition du Net, chacun pouvant désormais poster sur la Toile son propre texte ou ses moindres humeurs – voire s’auto-éditer avec la plus grande facilité, jusqu’à s’imaginer pouvoir se passer d’éditeur, les maisons d’édition professionnelles sont devenues paradoxalement, dans le domaine littéraire, plus nécessaires que jamais.

L’éditeur choisit, dans l’avalanche quotidienne des textes qui lui parviennent et dont il est le premier lecteur, ceux qu’il va faire exister

Pourquoi? Parce que d’abord, l’éditeur choisit, dans l’avalanche quotidienne des textes qui lui parviennent et dont il est le premier lecteur, ceux qu’il va faire exister. Parce qu’ensuite il discute et parfois travaille de très près avec l’auteur en vue du livre. Parce qu’enfin il sera le premier passeur de chacun de ses titres (que personne n’attend, qui est chaque fois un autre), qu’il lui faudra le défendre auprès des diffuseurs, devenus l’un des rouages essentiels de la chaîne du livre; auprès des libraires, eux aussi décisifs et qui font parfois, quand ils l’ont aimé, qu’un livre existe, soit lu, et se vende, en en parlant autour d’eux avec conviction; auprès de la presse, sans qui nulle trace, nul écho – devenu si précieux, car si rare – ne resterait d’un livre, aussitôt avalé par le flux continu des rentrées littéraires, dont chacune voue la précédente à l’oubli; des bibliothécaires (qui eux aussi feront lire); et des lecteurs, bien sûr, via les réseaux sociaux. Lecteurs dont la curiosité, l’estime et la fidélité vont dépendre en partie du catalogue d’une maison d’édition, de sa «ligne», de son image, ou des auteurs qu’elle suit – qui se retrouvent eux-mêmes, grâce à elle, «localisés» en quelque sorte dans la stratosphère. Au-delà encore, l’éditeur sera le premier passeur vers éditeurs étrangers et traducteurs. Enfin, et ce n’est pas rien, il garde en stock la majorité de ses livres publiés, pendant des années, et cela très souvent, bien après la mort de l’auteur.

Lire aussi (2013): L’édition à compte d’auteur, presque un classique

Avouez que cela fait beaucoup

Cela fait beaucoup… Cela coûte, en temps et en argent, exigeant un énorme travail, des compétences intellectuelles, imaginaires, esthétiques, techniques et entrepreneuriales; de l’endurance; et une prise de risque permanente: celle de tous les petits et moyens entrepreneurs touchés aujourd’hui par la catastrophe du coronavirus, qui sont terriblement à la peine et parfois ne s’en relèveront pas… Mais avec cette différence que la faillite possible de certains éditeurs littéraires, en Suisse (car pas plus que les libraires, ils n’ont de réserve financière; leur rentabilité est mince, et toujours fragile), entraînerait non seulement leur faillite et celle de l’équipe qu’ils emploient – ce qui est déjà considérable. Mais la disparition (historique) de leur maison, de leur catalogue, de leur stock de livres, donc d’une partie du patrimoine immatériel et symbolique de ce pays; de leurs réseaux d’échange et de diffusion; et bien sûr la faillite potentielle des écrivains qui dépendent d’eux, en Suisse et à l’étranger, et que vous souhaitez soutenir.

Avouez que cela fait beaucoup, Mesdames et Messieurs les Conseillers fédéraux, Mesdames et Messieurs les Conseillers d’Etat…