Il n’y a pas que pour nous, héritiers numériques de la modernité occidentale, que la parfaite entente entre les humains et le reste de la nature apparaît comme un idéal perdu. C’est pareil dans les mythologies des peuples amazoniens, comme on le découvre à l’occasion de l’éblouissante exposition que leur consacre le Musée d’ethnographie de Genève, «Amazonie – Le chamane et la pensée de la forêt». Il semble en effet, selon ces mythes, que la communication entre les êtres se déroulait autrefois de manière spontanée, chacun pouvant habiter la forme de l’autre et le comprendre de l’intérieur: je suis tapir, je suis pécari, je suis poisson pirarucu.

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Cette fluidité générale s’étant fragmentée suite à divers problèmes cosmiques, le chamane apparut, remplissant le rôle d’un interprète en transe, reliant des êtres dotés d'extériorités distinctes, mais partageant intérieurement la même manière d'exister. La pensée chamanique amazonienne est ainsi une technique pour réparer le monde en se mettant à la place de l’autre, de la manière la plus large possible (systémique, dirions-nous): fourmi, jaguar, rivière, forêt.

Il apparaît aujourd’hui que cette manière de raisonner, rattachée à ce qu’on appelle, d’un mot devenu un rien vétuste, «animisme», est plutôt porteuse d’avenir qu'immergée dans le passé. Elle nous place au milieu d'un réseau d’êtres interagissant au sein d’un monde commun, plutôt qu'en dehors d'une nature désignée comme pur objet de l’action humaine. Accompagnée de divers systèmes de croyances, comprenant divers mondes parallèles peuplés d'êtres invisibles, cette vision n'est pas pour autant incompatible avec une approche de l'environnement de type scientifique, basée sur la vérification expérimentale, systématique et cumulative des liens de cause à effet, qui a permis aux Amazoniens de développer une pharmacopée sophistiquée.

Pour mettre fin à cinq siècles d'ethnocide (on considère que le nombre des Amazoniens a diminué de 80% depuis l'invasion européenne), mais aussi pour trouver une manière plus viable d’être au monde en étant humains, il faut mettre de l’Amazonie dans nos esprits. Peut-être cela passera-t-il par l'absorption de quelques plantes psychotropes, qui (comme le montrent dans l'expo les photos envoûtantes de Claudia Andujar) amplifient puissamment l'impression de connexion avec les autres êtres. Ou peut-être n'aura-t-on même pas besoin d'halluciner. Il faudra en tout cas passer, selon la formule de l'anthropologue canadien Eduardo Kohn, par une «décolonisation de la pensée».