Quel avenir pour les chrétiens d’Irak menacés par l’EI?

Vu d’Occident, l’Orient ne constitue pour beaucoup qu’un vaste océan peuplé d’Arabes musulmans. Or, la réalité est plus complexe. Avant la naissance de l’islam, le christianisme est bien établi dans les Empires byzantin (Empire romain d’Orient) et perse (Iran). C’est seulement au VIIe siècle que les Arabes musulmans lancent l’expansion territoriale que la dynastie des Omeyyades pilotera depuis Damas (661-750) et que celle des Abbassides poursuivra à partir de Bagdad (750-1258).

Dès le début, les chrétiens doivent faire allégeance à l’autorité musulmane et leur situation se détériore au fil des controverses théologiques avec les musulmans, en particulier après l’avènement de l’Empire ottoman. Puissance montante, les Turcs prennent aux Abbassides le contrôle de la Palestine (1078) et interdisent l’accès des «lieux saints» aux pèlerins chrétiens. Cette interdiction, mêlée à d’autres causes, conduit aux Croisades, qui laisseront le souvenir de deux siècles d’affrontements sanglants dont chaque camp se servira pour dénoncer la barbarie de la religion de l’autre.

Réduits à de faibles minorités, méprisés ou haïs, les chrétiens d’Orient se perçoivent aujourd’hui encore comme les représentants du christianisme le plus ancien. Mais leur importance va bien au-delà de ce rôle mémoriel. Leur contribution a été particulièrement importante dans le développement des nationalismes arabes et la promotion de sociétés fondées sur la notion de citoyenneté plutôt que sur celle de confession.

Mais, à partir des années 1970, l’Egypte se ré-islamise. Nasser échoue à unifier le monde arabe sur une base culturelle et politique, et l’islam reprend des formes rigoristes, que ce soit sous l’impulsion des Frères musulmans ou grâce aux pétrodollars saoudiens qui soutiennent la diffusion mondiale du wahhabisme. Un journaliste arabe résume bien les effets de ces efforts concomitants: «Aujourd’hui, la justice et l’injustice sont remplacées par le licite et l’illicite, le droit par la charia, l’Etat-nation par le califat. L’islamisme a imposé son vocabulaire, ses catégories et ses normes. Et cela a écarté les chrétiens du champ de vision.»

Depuis la première guerre du Golfe (1991), l’amalgame entre chrétiens orientaux et Occident «hostile à l’islam» s’est approfondi et a fait de ces chrétiens les «cibles légitimes» d’Al-Qaida. A ce premier malheur s’est ajouté celui de la guerre d’Irak (2003), qui a conféré à cet amalgame une ampleur encore plus dramatique dont se nourrit largement la rage actuelle de l’Etat islamique contre les chrétiens.

Face à l’extrême détérioration de leurs conditions de vie, les chrétiens orientaux se demandent comment survivre. Le recul des communautés chrétiennes en Orient indique clairement qu’une majorité d’entre elles ne voit de solution que dans l’exode. En 2003, Mossoul comptait encore 60 000 chrétiens. En 2008, ils n’étaient plus que 20 000. Aujourd’hui, l’Etat islamique en a fait sa capitale et tous ont fui.

A l’inverse, d’autres fondent leur sécurité sur une loyauté exemplaire à l’Etat auquel ils appartiennent. En Israël, des chrétiens palestiniens s’enrôlent dans l’armée israélienne. Ils pensent qu’une plus grande intégration sociale assurera leur protection contre les décapitations de prêtres vues en Syrie ou les incendies d’églises qui ont fait la une en Egypte.

Parler de la condition tragique des croyants d’Orient est absolument nécessaire mais ne doit pas nous empêcher de reconnaître une autre tragédie: celle des jeunes hommes et femmes qui, en Orient comme en Occident, tombent victimes d’une nouvelle forme de «populisme».

Les divers populismes qui ont marqué l’histoire du dernier siècle ont toujours eu pour but de fournir des réponses simples et prêtes à l’usage à des gens perdus face à la complexité du monde. Qu’ils rêvent de «grand soir», d’«aube dorée» ou de «grand califat», les populismes ne voient de salut que dans l’établissement d’un chef pour désigner l’ennemi, d’une doctrine pour prescrire la norme et d’un appareil d’Etat pour neutraliser les dissidents. A ces trois éléments constitutifs du populisme, les islamistes djihadistes en ont ajouté un quatrième: celui d’un «dieu vengeur» qui confère au tout une légitimité absolue.

Grâce à ses opérations «d’éclat», l’organisation Etat islamique (EI) permet à chacun de facilement comprendre que si les populismes sont un mal redoutable, les populismes d’inspiration religieuse sont les pires. Et pour venir à bout de tels monstres idéologiques, il faut bien plus que des armées supérieures en nombre et en équipement. Il faut que d’autres croyances et une autre spiritualité prévalent. Et c’est en cela que l’Eglise d’Orient a un rôle absolument crucial à jouer dans la reconstruction et l’avenir de l’Irak.

Pour venir à bout de tels monstres idéologiques, il faut bien plus que des armées supérieures en nombre et en équipement

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