Il y a quelques jours (le 7 septembre 2018), Avenir Suisse lâchait une véritable bombe politique dans le ciel helvétique: l’agriculture suisse coûte trop cher, quelque 20 milliards de francs, elle doit être réformée en profondeur et l’image de la famille paysanne dans le besoin n’est qu’un prétexte pour obtenir des soutiens financiers. Cette étude giflait le monde paysan, elle insultait celles et ceux qui, jour après jour, travaillent à offrir au consommateur des produits de qualité et qui, au bénéfice de prix de misère, luttent quotidiennement pour la survie de leur famille. Aujourd’hui encore, le rouge de la gifle ne s’est guère estompé. Mais, passé ce moment de stupeur et d’incompréhension, il convient de regarder cette étude de plus près et de lui apporter une contre-expertise pragmatique.

Je suis agriculteur à Châtonnaye, dans la Glâne fribourgeoise. A la tête de mon exploitation, j’ai à cœur d’offrir sur le marché des produits répondant aux besoins (et aux exigences) du consommateur. Mon canton d’ailleurs, à l’instar d’autres régions du pays, connaît bon nombre de labels attestant de la traçabilité et de la qualité de la production de notre agriculture. Mais là n’est pas vraiment le problème: les citoyennes et citoyens suisses aiment leur agriculture, ils l’ont plébiscitée l’automne dernier en approuvant, à quelque 80%, la sécurité alimentaire du pays.

Quelle réalité économique?

La cherté de nos produits agricoles est certes une réalité économique. Mais le paysan en est-il responsable? La cible est trop facile… Notre pays a une géographie difficile, entre pentes des Préalpes et étroitesse des champs en plaine, d’où la taille de nos entreprises agricoles, d’où leur endettement aussi. A quoi s’ajoutent, pour le paysan suisse, les nombreuses prescriptions et autres réglementations qui restreignent sa liberté de manœuvre d’entrepreneur. Et, faut-il le souligner, le rôle de l’industrie de la transformation et celui de la distribution: des étapes supplémentaires sur le chemin du consommateur qui gonflent les prix qui, eux, ne profitent guère au producteur…

Cette étude insulte celles et ceux qui, jour après jour, travaillent à offrir au consommateur des produits de qualité et qui, au bénéfice de prix de misère, luttent quotidiennement pour la survie de leur famille

Dire que l’agriculture suisse coûte cher est aisé. Plus difficile cependant est de rappeler, par exemple, les 2,8 milliards de francs de paiements directs versés à la paysannerie suisse en rapport avec le chiffre d’affaires réalisé par le secteur agroalimentaire de notre pays: un secteur qui pèse 15% de notre produit intérieur brut (environ 90 milliards de francs), qui génère plus de 660 000 emplois et une masse salariale de plus de 40 milliards de francs. Une construction qui n’apparaît guère dans l’étude d’Avenir Suisse… et pour cause: elle fragilise cette accusation gratuite, «les paysans coûtent et sont des profiteurs». Et si cette accusation est gratuite, elle est également une insulte à toutes les familles paysannes.

Quels intérêts sert Avenir Suisse?

«A réformer en profondeur», crie encore l’étude d’Avenir Suisse! Comme si le monde paysan suisse avait attendu les réflexions de ce «think tank indépendant». Peut-être pas si indépendant que cela: a-t-on mesuré, avec la même hargne destructrice, les coûts engendrés pour la santé du pays et l’ensemble de ses patients par la toute-puissante industrie pharmaceutique suisse? A-t-on pris en compte tous les efforts d’adaptation, de modernisation entrepris depuis des années par le monde paysan suisse? Aujourd’hui, la PA22+ (politique agricole 2022 du Conseil fédéral) est au cœur de l’activité parlementaire fédérale. L’intention du gouvernement est claire: «Le cadre de la politique agricole sera adapté de telle sorte que l’agriculture et le secteur agroalimentaire suisses puissent relever les défis futurs de manière plus autonome et entrepreneuriale. Le Conseil fédéral est favorable en outre à ce que l’agriculture bénéficie à partir de 2022 d’un soutien financier du même ordre qu’aujourd’hui.» Un Conseil fédéral qui, d’ailleurs, affiche ses intentions: «Que le renforcement des responsabilités, de la confiance et des mesures de simplification constituent le principe directeur de la PA22+.»

Pareille étude d’Avenir Suisse tente, maladroitement, de déstabiliser l’agriculture suisse, de décrédibiliser les familles qui la portent à bout de bras, de semer le doute dans l’esprit des parlementaires fédéraux. Au-delà de la gifle aux paysans suisses, cette étude est un faux pas politique. Pourquoi donc continuerait-on à soutenir financièrement pareille institution de démolition de notre patrimoine, de notre économie, de notre pays tout simplement?


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