Revue de presse

Avertissement de Londres: à Gibraltar, cela pourrait finir comme aux Malouines

Les conservateurs britanniques qui viennent de déclencher le Brexit ont donné une nouvelle entaille dans leur éternelle pomme de discorde avec l’Espagne sur ce territoire d’outre-mer dont le sort est encore incertain après le Brexit

C’est «un détail» du Brexit, mais il fait beaucoup de bruit outre-Manche: «Le ministre de la Défense britannique, Michael Fallon, a assuré dimanche matin, relève Radio France internationale, que le Royaume-Uni protégerait et défendrait la population de Gibraltar jusqu’au bout.» Et immédiatement, l’histoire est revenue au grand galop. Car on sait bien, à Londres, comment ont fini les menaces qu’avait fait peser le gouvernement dictatorial argentin issu du coup d’Etat militaire de 1976 sur les Malouines: par deux mois et demi de guerre menée tambour battant vers la victoire, sous la houlette de la première ministre britannique Margaret Thatcher au printemps 1982.

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Trente-cinq ans après, sa successeure au 10, Downing Street, Theresa May, semble à peine moins belliqueuse sur les territoires d’outre-mer du Royaume-Uni, puisqu’elle a aussi affirmé dimanche que Londres ne céderait «jamais» la souveraineté sur Gibraltar sans l’accord de la population de ce territoire situé au sud de l’Espagne. Dans le Mirror notamment, Michael, baron Howard de Lympne, ce membre influent du Parti conservateur et de plusieurs gouvernements de 1985 à 1997, assure qu’en cas de litige, May se comporterait comme Thatcher à l’époque.

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Il tire parti d’un anniversaire «bienvenu»: «Il y a 35 ans cette semaine, une autre femme première ministre a envoyé l’armée à l’autre bout du monde pour défendre la liberté d’un autre petit groupe de Britanniques contre un autre pays hispanophone, et je suis absolument certain que notre actuelle première ministre fera preuve de la même résolution pour les habitants de Gibraltar», a affirmé Lord Howard sur Sky News:

De fait, l’éternel débat sur le minuscule territoire de 6,8 km², avec ses 33 000 habitants – «vigile» géostratégique et commercial du détroit du même nom entre la Méditerranée et l’Atlantique en possession du Royaume-Uni depuis 1704 – vient de ressurgir après la présentation, par le président du Conseil européen, Donald Tusk, de la feuille de route de l’UE pour la sortie du Royaume-Uni.

Ce document stipule que l’Espagne devra donner son feu vert pour qu’un accord sur le Brexit puisse s’appliquer à Gibraltar. Sachant que le pays dans lequel est enclavé ce territoire le revendique «depuis longtemps», le fait que l’UE ait «décidé que Londres devrait s’entendre directement avec Madrid» fait s’étrangler sa population et le gouvernement qui la protège. En bref, titre L’Express, Gibraltar est «indigné par le veto octroyé sur son sort par l’UE» à l’Espagne. Tous les détails de cette blessure assénée à son intégrité territoriale sont à lire dans le Gibraltar Chronicle et dans le Gibraltar Panorama.

«Gibraltar n’est pas à vendre»

Du coup, Theresa May est montée au front pour défendre la souveraineté ce week-end, de même que son ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, qui assure, lui, que «Gibraltar n’est pas à vendre» dans un entretien avec le Sunday Telegraph: «Gibraltar ne peut pas se marchander. Gibraltar ne sera pas soldé», insiste-t-il, tandis que trois columnists du même média se demandent pourquoi le territoire devrait politiquement dépendre d’une quelconque manière du gouvernement espagnol si sa population ne le veut pas et pourquoi «l’Espagne joue ainsi avec le feu».

Son homologue à Madrid, Alfonso Dastis, a affirmé de son côté que Madrid n’avait «pas l’intention de fermer la frontière» avec Gibraltar, dans un entretien au quotidien El País. «L’idée est que les Espagnols [quelque 10 000 frontaliers] qui travaillent à Gibraltar puissent continuer à le faire», a-t-il dit. (Rappelons à ce propos qu’en 1969, le général Franco avait fermé la frontière terrestre, obligeant habitants et marchandises à transiter par la mer ou les airs. La situation a perduré jusqu’en 1985, date à laquelle Madrid, en pleine négociation pour intégrer l’UE, avait accepté de rouvrir la porte.)

Des «intérêts politiques mesquins»

Alfonso Dastis a souligné que le document proposé par Donald Tusk doit encore «être approuvé par les chefs d’Etat et de gouvernements des 27 pays membres» – excluant donc le Royaume-Uni – mais s’est réjoui qu’il «inclue la position espagnole»: après le Brexit, «aucun accord entre l’UE et le Royaume-Uni ne pourra s’appliquer au territoire de Gibraltar sans un accord entre le Royaume d’Espagne et le Royaume-Uni», prévoit explicitement le texte présenté vendredi à La Valette. Voilà pourquoi l’opposition social-démocrate gibraltarienne a fermement dénoncé la possibilité laissée à Madrid de pouvoir bloquer l’accès à la presqu’île à tout accord commercial négocié par le Royaume-Uni avec l’UE.

Pour sa part, Fabian Picardo, le ministre en chef de Gibraltar, a dénoncé «la machination prévisible de l’Espagne», qui «cherche à manipuler le Conseil européen pour poursuivre ses propres intérêts politiques mesquins». Il a qualifié la proposition de l’UE de «discriminatoire» et «inutile». Boris Johnson insiste sur le fait que «le statut de Gibraltar est inchangé depuis 1713. L’adhésion du Royaume-Uni au Marché commun en 1973, lorsque l’Espagne n’était pas encore membre, n’a fait aucune différence.»

Les revers de l’anti-européisme

«Cela ne devrait pas non plus entraîner de différence aujourd’hui», puisque en 2002, les Gibraltariens avaient rejeté par référendum une proposition de partager la souveraineté avec l’Espagne. Mais aujourd’hui, le contexte est totalement nouveau, puisque les eurosceptiques qui l’ont emporté au Royaume-Uni sont «farcis de contradictions», selon Eurotopics. Ils obtiennent l’inverse de l’effet recherché, souligne El País à la lumière des désaccords sur le Brexit: «L’anti-européisme n’est pertinent qu’en ceci: il est une atteinte à l’Europe, il se coordonne contre l’Europe, il a donc besoin de l’Europe. Par son négativisme, il confirme ce qu’il affirme nier. […] Et grâce au Royaume-Uni, nous en découvrons plus encore. Nous reconnaissons que l’europhobie détruit ce qu’elle prétend préserver: l’identité nationale.»

Les premières salves consécutives au lancement officiel du Brexit sont donc venues «de là où la première ministre britannique ne les attendait pas: d’Espagne», fait remarquer Le Monde: «Il n’a fallu que quelques jours pour que Madrid inflige coup sur coup deux camouflets au gouvernement britannique, l’un sur Gibraltar, l’autre sur l’Ecosse. Et qu’apparaisse la première conséquence délétère du Brexit: la résurgence des conflits bilatéraux gérés jusqu’ici par l’Union européenne (UE), sur fond de nationalisme exacerbé.»

De Gibraltar à Edimbourg, en passant par Barcelone

Si «Gibraltar fait partie des contentieux prévisibles du Brexit mais passés sous silence pendant la campagne du référendum, […] la seconde pique envoyée aux Britanniques», c’est qu’Alfonso Dastis a déclaré que «son pays n’envisage pas de bloquer l’adhésion à l’UE d’une Ecosse indépendante. Il vient ainsi de fait à la rescousse de la leader nationaliste Nicola Sturgeon qui tire parti du Brexit, rejeté par 62% des Ecossais, pour exiger un nouveau référendum sur l’indépendance.»

«Quand l’Ecosse, l’Irlande du Nord et […] Gibraltar se rebellent contre Theresa May sur les questions européennes, ils montrent que l’identité humaine n’est pas figée comme celle d’une pierre, mais qu’elle change et évolue», conclut El País. Et l’ironie de l’histoire, c’est que Londres comptait en fait sur le veto de Madrid, inquiet d’un précédent écossais pour la Catalogne, pour contrarier les desseins d’Edimbourg.


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