D’habitude, c’est le cumul d’oppositions hétéroclites, voire contradictoires qui aboutit au rejet d’un projet en votation populaire. Cette fois, c’est au contraire un rare cartel des oui qui a ancré dans la Constitution fédérale l’interdiction des minarets.

On y trouve tout d’abord le gros bataillon des inquiets de tous genres qui, non sans raison, craignent l’islam, mouvement protéiforme d’autant plus redouté qu’il semble diffus, insaisissable. Leurs craintes sont légitimes, même si elles ont été exacerbées de façon artificielle. Il y a ensuite les féministes, convaincues que la progression d’une pensée qui ne respecte pas la femme doit être entravée par tous les moyens. Il y a aussi les antireligieux qui saisissent toute occasion pour infliger une défaite à toute religion, quelle qu’elle soit. Il y a encore les xénophobes qui frémissent à l’idée que quelque chose d’étranger s’installe chez nous. Ces tendances sont d’ailleurs d’intensités variables et souvent se mélangent dans la même personne. On ne saurait oublier enfin les quelques paternalistes qui, soucieux d’organiser le bonheur des autres malgré eux, ont soutenu, sans rire, qu’il fallait interdire les minarets pour faciliter l’intégration des musulmans…

Intégration, le grand mot-valise, est lâché. Depuis le 29 novembre 2009, on l’a entendu cent fois dans la bouche de politiques de tous bords (conseillers fédéraux, d’Etat, nationaux notamment) qui en font la panacée de nos maux, le solvant de toutes les crispations. Les commentateurs des médias leur emboîtent allègrement le pas. Avant d’examiner les vertus de l’intégration, une petite mise en perspective historique, toujours fructueuse en matière religieuse, s’impose.

Des guerres de Kappel (1530) à la guerre du Sonderbund (1847), cantons catholiques et cantons protestants ont vécu en une vive et constante hostilité débouchant quelques fois sur des affrontements sanglants. La Constitution fédérale de 1848 permit à chaque Suisse de religion chrétienne de s’installer partout dans notre pays, mais en même temps interdit l’Ordre des Jésuites, jugé menaçant. Dans les années 1870, les radicaux menèrent le Kulturkampf contre l’Eglise romaine. Ce combat culmina en 1873 dans la destitution de l’évêque Lachat et l’expulsion d’un prélat suisse, Gaspard Mermillod. La constitution de 1874 étendit à tout nouveau couvent l’interdit frappant déjà la Compagnie de Jésus et soumit la création ou modification de diocèses à autorisation fédérale. En 1893, la première initiative populaire fédérale aboutit, dans un climat d’antisémitisme, à l’interdiction de l’abattage rituel, c’est-à-dire à l’obligation d’étourdir le bétail avant de l’abattre. En 2009, les minarets sont interdits.

Notre pays a donc connu depuis belle lurette des craintes à connotation religieuse qui ont débouché sur des interdictions. Alors que le Conseil fédéral n’a pas hésité au XIXe siècle à éloigner un citoyen suisse du territoire helvétique (!), le peuple et les cantons suisses entendent maintenant maintenir les minarets au loin. Ce constat de la relative banalité de la décision du 29 novembre 2009 doit nous amener à la dédramatiser. L’histoire enseigne que les Helvètes finissent par surmonter leurs craintes, les découvrant guère fondées dans la durée. L’interdiction des Jésuites et des nouveaux couvents a été abrogée en 1973, la règle sur les évêchés en 2001. L’interdiction de l’abattage rituel, qui concerne non seulement les juifs mais aussi les musulmans, a été transféré de la Constitution à la loi fédérale sur la protection des animaux qui, dans l’esprit du temps, a malheureusement le pas sur le respect des convictions.

Revenons à l’intégration. Elle est évidemment souhaitable. Mais est-elle de nature à estomper sensiblement les peurs qui hantent les esprits? C’est fort douteux, car ce ne sont paradoxalement pas les musulmans présents chez nous qui sont la cause première des craintes. Ils proviennent en grande majorité des Balkans, de pays qui connaissent la cohabitation de plusieurs religions. Au-delà des affrontements sanglants que l’on sait, ils savent d’expérience que les adeptes d’une religion ne peuvent pas imposer leur loi aux autres. Cela est déterminant. Et, lorsqu’après avoir mangé force rösti et fondues, un grand nombre d’entre eux auront le passeport rouge à croix blanche, lorsqu’ils seront largement intégrés à la société helvétique, la crainte de l’islam subsistera. Car elle a sa source principale dans la remise en question que l’arrivée de cette culture provoque dans bon nombre d’esprits. L’intégration n’est donc de loin pas suffisante.

Dans le contexte actuel de notre pays, il importe tout d’abord que les autorités écartent tout doute, toute appréhension quant au statut légal de la minorité musulmane. Celle-ci ne doit ni obtenir ni subir un statut particulier. Il s’agit d’éviter tout communautarisme tant privilégiant, par exemple la dispense de la natation scolaire, que péjorant, par exemple l’interdiction du port du foulard à l’école. Une attitude claire des autorités est la condition préalable à l’établissement d’un climat permettant d’affronter sereinement cette autre culture religieuse.

Au stade actuel du débat, burqa, mariages forcés, minarets, charia, voile, prosélytisme sont jetés pêle-mêle dans l’arène. Et les regards sont tournés vers l’étranger comme si la situation en France ou en Allemagne était semblable à celle de notre pays. Une analyse paisible des éléments susmentionnés s’impose. On peut d’emblée en esquisser certaines conclusions. Il faudra bien sûr continuer à combattre les mariages forcés, attentatoires à la dignité de la personne humaine; il faudra aussi être attentif aux difficultés, voire aux pressions que subissent les musulmans qui deviennent chrétiens. Puis, on va ensuite constater que, chez nous, la question de la burqa n’existe que sur certaines affiches; on va peut-être finir par admettre qu’une femme peut porter le voile de sa propre volonté; on va vraisemblablement découvrir que la charia n’est que vain défi dans la mesure où nos valeurs sont vivaces; on va devoir accepter que les convaincus prêchent leurs convictions même si cela dérange les tièdes; on va enfin s’avouer que les minarets ne sont qu’un symbole et que leur interdiction est une vaine mesure. Il y a certes d’autres problèmes, plus délicats, comme le respect de la liberté religieuse pour les musulmans qui changent de religion. Mais en tout état de cause, il faudra dépasser l’amalgame des sentiments et se souvenir de l’adage latin: Bene judicat qui distinguit, pour bien juger, il faut distinguer. Et ainsi renoncer à pourchasser des symptômes et affronter le vrai problème: la perte des éléments constitutifs de l’identité suisse.

*Ancien président de la Cour constitutionnelle vaudoise.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.