Commenter à chaud les chiffres d’un PIB trimestriel frais émoulu des cuisines statistiques nationales est un exercice fort délicat et plein d’embûches. Heureusement qu’on le sait d’ailleurs, sinon la plupart des commentaires donneraient à rire, et non pas simplement à sourire comme c’est le plus souvent le cas de nos jours. Il y a évidemment les déclarations politiques des ministres concernés qu’il ne vaut même pas la peine d’écouter ou de lire tant elles sont convenues, mais qui, malheureusement, sont de plus en plus fréquentes depuis que la croissance trimestrielle du PIB est devenue un véritable veau d’or politico-médiatique dans nos contrées. Un restant de charité chrétienne nous fait toutefois plaindre le pauvre ministre contraint de devoir annoncer 0% ou moins de croissance contre – mettons – les 0,2% attendus, car le PIB n’est simple ni à expliquer ni surtout à construire.

Cet agrégat est en fait un Lego dont certaines pièces s’ajusteraient mal et qu’on devrait souvent raboter pour les faire tenir ou, tout simplement, manqueraient et devraient être remplacées par d’autres plus ou moins semblables, mais qui ne s’emboîteraient d’ailleurs pas parfaitement dans la construction. Avec le temps, cependant, on retrouve souvent certaines des pièces manquantes, si bien que le résultat initial sera plusieurs fois révisé non seulement dans les mois qui suivent sa première publication, mais souvent bien plus tard. En Suisse, par exemple, la récession qui avait frappé l’économie dans les années 1995-1996 suite à une envolée du franc est d’abord apparue normalement comme un recul du PIB réel, mais ce recul a disparu des tabelles officielles au début du siècle pour finalement réapparaître ces dernières années.

A plus court terme, toutefois, certains problèmes d’estimation sont bien connus. Dans nos pays, on construit moins durant l’hiver, la production chute pendant les vacances estivales et les ménages achètent plus en décembre qu’en janvier. Or, si l’on veut comparer l’évolution effective de l’activité économique d’un trimestre à l’autre, il faut lisser ces fluctuations saisonnières. Habituellement, les statisticiens estiment l’excès ou le manque typique de production ou de demande durant un trimestre, puis ils soustraient ou ajoutent ce montant aux données de base qu’ils ont collectées, obtenant ainsi finalement le chiffre dit corrigé des variations saisonnières. Si, par exemple, l’arrêt de la construction abaisse en moyenne le PIB de 2% en hiver, on ajoutera donc 2% à l’estimation originale de cet agrégat pour obtenir la mesure, qui sera effectivement publiée, du PIB au premier trimestre.

Mais c’est là une correction qui n’est valable qu’en moyenne. Si un hiver particulièrement rude a fait chuter l’activité de 5%, l’ajustement saisonnier normal et appliqué ne sera que de 2%, si bien que le PIB publié reculera de 3% et les Cassandre crieront au loup. A tort, évidemment, car, avec les hirondelles, le printemps ramènera le beau temps qui permettra à l’économie de rattraper son retard en accélérant temporairement ses rythmes de production grâce aux heures supplémentaires ou à une reprise des achats. Ainsi, le PIB rebondira au deuxième trimestre d’une telle année et son taux de croissance sera d’autant plus impressionnant qu’on le calculera sur la base d’un trimestre déprimé par l’hiver brutal que cette économie vient de subir. Tous les spécialistes le savent, mais cela n’empêchera pas de soi-disant experts de s’extasier alors sur la santé de cette économie, sa productivité, sa flexibilité et j’en passe.

C’est ce qui vient d’arriver aux Etats-Unis, qui ont été frappés par un hiver 2014 glacial, neigeux et long. En chiffres non annualisés, leur PIB trimestriel a ainsi reculé de 0,5% au premier trimestre pour rebondir de 1% au deuxième. Il n’y a toutefois pas là raison de crier au miracle puisque ce dernier chiffre ne dépasse que de quelque 2,4% celui observé au printemps 2013, soit un taux de croissance raisonnable, mais pas exceptionnel compte tenu d’un taux d’occupation de la main-d’œuvre qui demeure assez faible outre-Atlantique. En outre, l’introduction du nouveau régime d’assurance maladie, dit Obamacare, a temporairement ralenti les dépenses de santé américaines tout en compliquant leur mesure statistique, un frein qui est venu s’ajouter aux rigueurs hivernales pour entraîner la croissance négative de premier trimestre 2014 aux Etats-Unis.

De tels événements fortuits et uniques ne sont toutefois pas rares, même si leur impact est souvent fort difficile à mesurer avec précision. Par exemple au Japon, le passage, annoncé de longue date, de 5% à 8% du taux de la TVA en avril dernier a fait gonfler le PIB cet hiver, les ménages nippons ayant tout naturellement précipité leurs achats de biens durables avant cette hausse de 60% des impôts indirects. Ces dépenses faites, les Japonais ont évidemment moins consommé ce printemps, si bien que le PIB nippon a tout naturellement reculé au deuxième trimestre, sans qu’il faille en conclure à l’échec de l’Abenomics comme l’ont fait trop facilement certains.

Comme d’habitude, l’Eurozone cumule les problèmes, le Lego de son PIB ayant de multiples branches, parfois bien mal reliées les unes aux autres. L’hiver 2014 ayant été particulièrement doux sur les bords du Rhin, la construction n’y a pas subi son coup d’arrêt saisonnier et les besoins en chauffage ont été moins intenses que d’habitude. Au premier trimestre, la croissance du PIB fut ainsi soutenue – + 0,7% – en Allemagne alors qu’elle tournait négative – -0,4% – aux Pays-Bas, ceux-ci ne pouvant plus livrer autant de gaz naturel que les hivers précédents. Avec la normalisation du printemps c’est tout naturellement qu’au deuxième trimestre le PIB allemand a rechuté de quelque 0,2% et le hollandais regagné 0,5%.

Dans ces circonstances, la croissance nulle affichée par le PIB de l’Eurozone tout entière ce printemps n’aurait rien de surprenant si ce n’était un élément un peu contradictoire, à savoir la bonne tenue simultanée des enquêtes trimestrielles sur la marche des affaires dans l’industrie, particulièrement en Allemagne. Ces derniers indicateurs peuvent toutefois avancer sur l’activité globale si bien que la croissance de la production pourrait bien redevenir positive en Europe dès la rentrée des vacances grâce avant tout à la reprise des exportations industrielles vers les Etats-Unis et l’Asie. C’est fort possible d’autant que, selon les plus récents chiffres de la BCE, les banques européennes paraissent plus ouvertes et plus disposées à accorder des crédits que ce ne fut le cas de longtemps.

Alors, une prochaine embellie conjoncturelle en Europe? Après tout pourquoi pas? Réponse dans quelques mois…