Campagne «Faire face»: ne pas se tromper de polémique

La couverture médiatique de la campagne «Faire Face» fait la part belle aux polémiques, avec le message «La Ville finance un mouvement de désobéissance civile». Une illustration typique de l’adage «Quand le sage montre le ciel, l’imbécile regarde le doigt», mais en plus factuellement fausse. La Ville de Genève a financé le projet de campagne à hauteur de 20 000 fr., et non le mouvement ni ses membres.

Lire sur ce sujet: Une campagne d’Extinction Rebellion dépeint une Genève cauchemardesque en 2040

«Le sage», c’est le comité scientifique réuni par les initiant·es qui a produit la liste des risques pesant sur Genève. Il faut également relever que le montant est dérisoire. Prenez n’importe quel projet mené par les pouvoir publics qui vous ait déplu ces dernières années, il y a fort à parier qu’il aura coûté plusieurs dizaines de fois cette somme. Enfin, si la campagne a pu coûter aussi peu, c’est parce que des citoyen·nes mobilisé·es par l’action d’Extinction Rébellion ont donné de leur temps et de leur énergie de façon bénévole pendant plus d’un an. C’est faire bien peu de cas de leur travail que de polémiquer sur des détails d’implémentation.

Pendant ce temps, le climat continue à se réchauffer dans l’indifférence générale quant à la gravité des conséquences qui nous attendent. Citons par exemple la couverture médiatique donnée au dernier rapport du GIEC, sans parler des études de l’Office fédéral de l’environnement sur lesquelles s’appuie en partie la campagne… S’il y a une réaction à avoir face à cela, c’est relayer la campagne en remerciant les personnes qui la rendent possible.

Thomas Guibentif, doctorant en efficience énergétique* impliqué dans Extinction Rebellion, Genève (GE)


Nous sommes tous des seigneurs ayant vingt serfs

Il y a quelques siècles, les rois et seigneurs avaient quantité de serfs pour construire leur château et entretenir leur vie fastueuse. N’ai-je pas aussi des serfs qui assurent mon confort, qui cultivent les bananes que je mange, qui conduisent les bus que je prends, qui instruisent mes petits-enfants, qui se battent pour ou contre mes idées politiques, qui creusent dans des mines de charbon pour que mes gadgets chinois se fabriquent, qui aident ceux qui sont dans la peine? Je les paie plus ou moins bien par mes achats, mes impôts, mes symboliques donations. Combien sont-ils, ces serfs qui sont banquiers ou quasi-esclaves si on essaie d’analyser la situation?

Jean-Marc Janovici dans ses livres annonce 20 esclaves, en se basant sur l’énergie que nous consommons: un homme peut fournir une énergie physique de 4 kWh. L’énergie fossile que nous utilisons chacun représente 80 kWh par jour. C’est donc l’équivalent de 20 serfs travaillant pour nous en utilisant les ressources de la terre, encore renouvelables à l’époque des serfs.

L’industrialisation a remplacé les princes d’antan par des magnats qui ont construit notre confort grâce à l’énergie fossile. Ils ne peuvent que continuer, c’est leur survie et la nôtre, face aux défis que l’on connaît. Que risque-t-on à court terme? Une pandémie, une crise économique… on s’en sortira. La température qui monte… on va se donner bonne conscience et payer pour de la technologie supplémentaire qui consomme moins, et retarder un peu le processus.

L’invasion d’un peuple chassé de son pays par la famine devrait plus nous inquiéter. Il y a 170 ans seulement, en 5 ans, 800 000 Irlandais sont morts de faim et 2 millions ont envahi les USA. Il y avait de la place et on chassait les Sioux pour en faire plus. Ces millions d’Irlandais trahis par les Anglais seraient-ils encore bienvenus aux USA ou ici aujourd’hui? Nos quelques réfugiés sont une goutte d’eau face aux migrants potentiels des pays proches du seuil de pauvreté, que l’on équipe avec des téléphones mobiles et les satellites nécessaires pour qu’ils voient comme la vie est facile chez nous. Les efforts de quelques ONG pour améliorer les conditions de vie ici et là sont admirables, mais bien insuffisants. On investit partout pour la guerre, mais pas pour la prévenir. C’est une aide massive aux pays pauvres qu’il faut, basée sur la formation et la gestion de leurs ressources.

Regarde plus loin que le bout de ton nez disaient nos ancêtres.

Jean-Daniel Nicoud, professeur honoraire EPFL, Belmont (VD)


Profiter de chaque jour comme si c’était le dernier…

Nous sommes le 14 mars 2020 et moi, Julien, Valaisan de 31 ans, me retrouve seul sur une plage paradisiaque mexicaine alors que le monde fait désormais face à une crainte majeure: celle de mourir demain, enfermé chez soi. Quelques jours plus tôt, je prenais l’un des derniers vols pour venir passer deux semaines au Mexique entre deux emplois. Nous sommes une dizaine de clients sur la plage d’un hôtel eco-friendly de Tulum, le Papaya Playa, sirotant nos Coronas et Mojitos lorsque l’ambassade suisse au Mexique m’appelle, me proposant de rentrer à la maison grâce à un vol de sauvetage. Bien que l’offre puisse paraître raisonnable, je la décline immédiatement. Si nous devons mourir demain, alors je préfère attendre mon jugement au bord de l’océan en faisant des châteaux de sable avec des iguanes plutôt que dans mon 40m2. L’appel du large au sens propre. Le lendemain, je me rends compte que le large n’a appelé que moi: je suis le dernier client de l’hôtel. Je négocie un accord sur le long terme avec le propriétaire et me retrouve heureux locataire d’une cabane plein pied face à l’océan, nourri, logé, blanchi, disposant d’un service de sécurité et d’un jardinier nettoyant ma plage quotidiennement durant plus de deux mois. Les journées peuvent paraître longues, cependant l’impression d’ennui et de solitude apparaît lorsque l’on est forcé à rester à l’écart.

Après quelques semaines mon ordinateur de travail arrive en colis express (et certainement unique) au «kilomètre 45» de la Riviera Maya et mon premier jour de travail commence finalement. Basé à Londres mais travaillant principalement avec mon ordinateur, ma localisation importe peu dans la valeur que je crée, et je commence donc mon nouvel emploi, à distance, depuis une pagode mexicaine avec de vrais palmiers en arrière-plan Zoom. Je rencontre mes nouveaux collègues et leurs chez eux à travers les appels à distance et me rends compte de mon privilège, celui d’être célibataire et sans enfants.

Durant les deux années qui suivent, j’exploite ce privilège et «déménage» dans un nouveau pays chaque mois. Je découvre dix-huit pays, alternant AirBnB et hôtels, à la recherche des pays les plus «libres» et disposant des plus beaux couchers de soleils. De Tulum où le bien-être prédomine, au Penthouse de Dubaï où la débauche et l’excès dominent, j’adapte mon rythme de vie à mes horaires de travail européens, profitant de l’après-midi mexicain et de la fraîcheur de la nuit arabe.

Sur le fond, je réalise que les barrières que nous voyons sont celles que l’on s’impose. L’effet de groupe accroît leur présence et augmente notre réconfort face à notre incapacité à les franchir. Chaque jour est rempli de malheurs, chances et opportunités que nous pouvons saisir et transformer à notre avantage en bonheur pour qui veut bien le risquer. Si nous devons mourir demain, pourquoi ne pas profiter encore plus des dernières heures de notre vie plutôt que se limiter à notre malheur. Merci Covid, de m’avoir fait réaliser que la vie est trop courte pour ne pas saisir chaque opportunité, questionner chacune de nos «limites» et profiter de chaque jour comme si c’était le dernier.

Julien Vocat, Crans-Montana (VS)


Depuis quand les parlementaires font-ils grève?

S’il y a bien une caractéristique propre à la gauche c’est le concept de la grève! Faire grève, c’est renoncer volontairement à se rendre au travail pour marquer son désaccord. Or, qui a fait «grève» lundi 2 mai au matin au Parlement fédéral, lors des conférences scientifiques sur l’urgence climatique et la perte de biodiversité? Plus de la moitié des élus, essentiellement de droite, sans vouloir renforcer un clivage malheureusement bien réel.

Relire: Le climat attire un tiers des élus dans l’hémicycle du Conseil national

Certes, la séance était annoncée prudemment comme facultative, mais le manque de conscience professionnelle interroge. Et être élu à Berne, c’est un métier. Quand un groupe entier s’oppose, c’est un «mouvement social», mais qui dit mouvement social dit aussi «revendications». Lesquelles sont-elles? Difficile à dire, il faut lire entre les lignes. Il n’y a pas eu, à ma connaissance, de publication officielle à ce sujet. On a bien entendu quelques prises de position individuelles: «Le climat est un problème comme un autre» ou «Nous ne nous laisserons pas manipuler par des groupuscules».

En guise de groupuscule, ce sont des scientifiques qualifiés, soutenus par l’Académie suisse des sciences naturelles, des chercheurs des universités. A ce titre, on pourrait tout aussi bien qualifier les multinationales de groupuscules. En effet, ces grandes entreprises ont certainement des pratiques plus proches de groupes d’intérêt partisans à caractère groupusculaire qui tentent, par tous les moyens, d’influencer les décisions politiques et l’opinion publique. On l’a vu par exemple avec les cigarettiers qui ont créé il y a une vingtaine d’années des institutions dites de «Sound Science» («science objective», ndlr) pour discréditer les travaux scientifiques sérieux sur les méfaits du tabac, en adoptant le discours scientifique du doute. La même chose existe pour le climato-scepticisme. Donc, être absent lors de présentations scientifiques de haute qualité, certainement indispensables à une gouvernance éclairée de l’Etat, témoigne d’un manque de professionnalisme.

Au final, le plus consternant est le manque de respect pour les citoyens. En effet, par leurs actes, les élus absents procèdent un peu comme la «Sound Science»: ils instillent le doute sur l’urgence environnementale et assoient leur rôle «d’élites obscurcissantes» comme les nomme très justement le sociologue Bruno Latour.

Nicolas Senn, Rue (FR)*

* Précision apportée après la publication

** Correction apportée après la publication


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