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«Ce pourrait être une bonne blague, mais ça ne l’est pas»

Le congrès des écologistes genevois a voté l’adoption d’un régime végétarien pour les futurs député·e·s et ministres lors des repas officiels. «Ce pourrait être une bonne blague, mais ça ne l’est pas» commente la journaliste du Temps, qui dans son article s’amuse à faire croire qu’il s’agit ici de «moralisme», de «dogme» et du combat de quelques antispécistes isolé·e·s. Après un énième soupire de consternation, rappelons une fois encore – puisque d’aucun·e·s se bornent à regarder le doigt – la lune que tentent désespérément de montrer les sages.

Relire: La dernière entrecôte des élus verts genevois

Le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié le 28 février dernier, est sans appel: sans un renforcement drastique et immédiat des politiques actuelles, le monde se dirige vers un réchauffement de +3,2 degrés d’ici la fin du siècle, alors que chaque dixième de degré supplémentaire provoque son lot de catastrophes climatiques. Pour tenter de limiter l’ampleur du désastre probable, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre dans tous les secteurs atteignent leur pic avant 2025, et diminuent de près de la moitié d’ici 2030 par rapport à 2019.

Dans sa publication, le GIEC note notamment que «le changement de régime alimentaire dans les régions où la consommation de calories et d’aliments d’origine animale est excessive, au profit d’une part plus importante d’aliments d’origine végétale, d’une plus grande diversité alimentaire et d’une réduction de la consommation d’aliments d’origine animale […] présente des avantages en termes d’atténuation (des gaz à effet de serre) […], de biodiversité et d’autres avantages environnementaux» (5.12.6, p.942). Dans la synthèse technique de son dernier rapport publié le 4 avril dernier, le GIEC résume: «Les régimes riches en protéines végétales et pauvres en viande et en produits laitiers sont associés à de plus faibles émissions de gaz à effet de serre» (TS 5.6.2, p.89).

Si le lien de cause à effet entre ce constat et la décision du congrès des Vert·e·s – qui, comme leur nom l’indique, se préoccupent notamment d’écologie – vous échappe, n’hésitez pas à relire autant de fois qu’il faudra la phrase précédente. Et puisque la taille de la nuance semble avoir échappé au Temps, rappelons que ce n’est pas – comme il a été écrit – «sous couvert d’exemplarité» que les élu·e·s qui ont soutenu cette mesure l’ont votée, mais bien – et c’est le moins que l’on puisse attendre de nos représentant·e·s – par «devoir» d’exemplarité.

François Gremaud, Lausanne (VD)


Quand la Poste se lance dans la promotion littéraire!

En entrant dans le bureau de poste de ma région, je remarque une affiche annonçant une dédicace dans les locaux de la poste avec Nicolas Feuz pour son dernier livre, bien sûr vendu à la Poste et bien mis en évidence.

L’employée qui me reçoit m’encourage à venir à la séance de dédicace. Il se fait que je tiens une toute petite librairie dans le village voisin et que je ne vois pas trop d’un bon œil la poste se mettre à faire de la promotion de livres, déjà que je ne comprends pourquoi elle vend des livres. Très gentiment l’employée m’explique que c’est dans le but de mettre en avant les produits du terroir! A quand une dégustation de saucisson à la poste? Il semble en effet qu’en ce moment la Poste approche des auteurs romands pour dédicacer leurs livres dans les locaux de la poste.

Merci aux auteurs de favoriser les librairies les bibliothèques pour promouvoir leurs ouvrages, faire des dédicaces, car tout au long de l’année, ce sont les libraires, les bibliothécaires qui s’efforcent de mettre en avant la littérature romande. Merci aussi aux lecteurs de venir dans les librairies, les bibliothèques pour choisir leurs lectures. Chacun son rôle.

Cosette Haenny-Baillod, Cossonay (VD)


A qui profite le crime de guerre?

Le Temps a enfin commencé à relever les bénéfices tirés de la guerre par les États-Unis. Si ceux-ci sont surtout évoqués au niveau économique, ayons maintenant le courage de poser les vraies questions.

L'article auquel il est fait référence: Armes, gaz, blé: comment les Etats-Unis tirent profit de la guerre en Ukraine

Depuis des décennies, les États-Unis manipulent le modèle capitaliste et géopolitique occidental à leur bénéfice. Avec l’appui de leurs vassaux européens, qui en tirent les mêmes profits. L’hégémonie de leur modèle s’exprime par une ceinture armée nucléaire tout autour de leurs adversaires, simplement parce que ledit modèle ne souffre aucune remise en question. L’exprimer dans les médias mainstream américains fait systématiquement de vous un traître à la patrie. Noam Chomsky philosophe et penseur américain d’origine ukrainienne reconnu, en fait les frais depuis de nombreuses années, parmi d’autres. Ainsi le Japon, la Corée du Sud, l’Inde se couvrent de missiles, à l’image de l’OTAN autour de la Russie.

Pourtant, à y regarder de plus près, ce déploiement de forces, certes passif, apparaît complètement disproportionné face à celles des Russes et des Chinois. Il suffit pour s’en convaincre d’observer l’embourbement, heureusement, des forces russes en Ukraine. Mais comme l’a relevé Valérie de Graffenried dans ces colonnes, les industriels de l’armement américains se frottent les mains. Le réarmement actuel de l’Europe procède exactement du même suivisme, prolongeant ainsi la marginalisation de la Russie dans l’architecture de sécurité européenne depuis la dissolution du pacte de Varsovie.

Indiscutablement, les systèmes autocratiques de la Russie et de la Chine révulsent, et les contenir relève de la défense de la démocratie et des droits de l’Homme. Mais au prix du sacrifice d’innocents ukrainiens? Ne nous y trompons pas, il faut donc absolument aider aujourd’hui l’Ukraine à venir à bout de l’agresseur russe. Mais pour ce qui est de désigner des criminels de guerre, les Etats-Unis n’ont de leçons à donner à personne: Dick Cheney et George W. Bush ne seront jamais traduits en justice, bien à l’abri du TPI de La Haye dont les États-Unis ne reconnaissent pas la juridiction – les concernant!

En vérité, tout se passe comme si l’écroulement prévisible de la Russie, conséquence de l’effort de guerre et des sanctions occidentales contre une économie primitive, était le but recherché. Poutine, aveuglé par un orgueil pathologique, a-t-il simplement eu la bêtise de tomber dans le panneau pour nourrir, in fine, les desseins des États-Unis? Une fois l’Ukraine en cendres et la Russie à terre, la Chine sera-t-elle leur prochaine cible?

Michel Blanc, biologiste, Corcelles NE


Le fantasme de la «neutralité suisse»

Les évènements tragiques qui se déroulent en Ukraine ont engendré dans notre pays un florilège de discours et d’articles à propos de ce que nous autorise ou pas notre «neutralité». Les débats qui agitent nos concitoyens et les médias à ce sujet mettent en lumière la façon dont nous nous sommes approprié, dans une sorte «d’helvético-centrisme» cette neutralité dont nous sommes si fiers mais qui ne dépend plus de nous.

Lire sur ce sujet: Ignazio Cassis: «Non, la neutralité n’est pas comprise comme une forme de lâcheté»

Il est vrai que nos ancêtres ont affirmé, dès le XVIIe siècle, leur détermination de rester à l’écart des conflits qui meurtrissaient le continent, en même temps que leur volonté d’indépendance. Mais il est surtout évident, en dernière analyse, que ce sont les puissances européennes du début du XIXe siècle, à savoir la Russie, l’Empire austro-hongrois, l’Angleterre et la France, qui nous ont accordé leur garantie de ce statut. Non pas pour nous être agréables mais à leur profit, dans l’intérêt de la stabilité et la paix en Europe.

Sur la neutralité, cette chronique: Feu sur la neutralité «indécente»

Ces dernières ne craignaient plus à l’époque la qualité et la puissance de nos armées. Les guerres napoléoniennes avaient montré leurs faiblesses et leurs limites. Par contre, nous rappellent les historiens, il s’agissait pour elles de «verrouiller» le cœur de l’Europe et les passages alpins. En conséquence, elles entendaient d’une part, empêcher les Helvètes de participer aux éventuelles coalitions militaires qui pourraient se constituer à l’avenir sur le continent, d’autre part obliger les cantons à défendre le territoire confédéral en cas d’agression d’un de leurs voisins.

A la lumière de ce rappel, on prend conscience de l’inanité des débats qui ont fleuri récemment, dans les milieux politiques, les médias et… au café du commerce. Dans le contexte géopolitique mondialisé de ce début du XXIe siècle, la neutralité, à laquelle nous nous sommes effectivement conformés depuis deux siècles et dont, lors des deux derniers conflits mondiaux, nous avons su efficacement tirer les avantages, n’a plus ni sens ni fondements. Devenue sans objet pour nos partenaires européens, il n’en reste qu’un mythe que nous aimons cultiver pour nous rassurer.

Lire une tribune: La neutralité, instrument de paix

Il est temps que nous reconnaissions que nous faisons partie du Vieux Continent, et que dans notre monde hyperconnecté et rétréci, nous partageons le destin de l’Union européenne. En cas de conflit dans lequel celle-ci se verrait entraînée, nous ne pourrions que lutter à ses côtés.

Pierre Kunz, Laconnex (GE)


A Lausanne, les tribunaux continuent à condamner les activistes

Nous terminons cette sélection de courriers avec ce message d’une enseignante, écrivaine et mère. Il y a deux ans et demi, elle a participé aux actions d’Action Rébellion à Lausanne. Elle a été jugée avec six autres personnes la semaine dernière au tribunal de Montbenon, et s’est défendue seule, sans avocat. Voici sa plaidoirie, qu’elle nous a adressée.

Madame la Présidente,

Chaque matin c’est la statue d’un activiste qui vous accueille ici au tribunal: Guillaume Tell, le héros paysan qui a tenu tête au bailli Hermann Gessler. Ce bailli exigeait qu’on saluât son chapeau, parce qu’il était le représentant des Habsbourg, les grands seigneurs qui écrasaient le pays sous leur botte. Oui, le premier des activistes, c’estsa légende qui a fondé la Suisse. Et justement pour nous, modernes, une société en bonne santé est celle où les inquiétudes et les colères peuvent être entendues et prises en compte.

Hélas aujourd’hui, depuis combien de temps les écologistes tirent-ils la sonnette d’alarme? Voilà cinquante ans que les scientifiques, les philosophes, les militants sont moqués, discrédités, caricaturés, quand ce n’est pas tout bonnement tués, dans certains pays où ils s’opposent aux intérêts de grandes firmes. Alors je me demande: qui sont les Habsbourg d’aujourd’hui?

Canicules, épidémies, pénuries, incendies, migrations… mais rien ne change. Sous la pression des marches pour le climat, le Grand Conseil Vaudois en 2019 a pris une résolution déclarant «l’urgence climatique». Et alors? Voyez-vous moins de SUV au bord du lac? Moins de viande dans les rayons de la Migros? Une convention citoyenne a-t-elle été lancée sur le sujet? Non, la croissance a repris de plus belle depuis la fin de l’épidémie. Sur le 6e rapport du GIEC voilà ce que dit le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres: «L’abdication des dirigeants mondiaux est criminelle». Qui sont donc les Habsbourg d’aujourd’hui?

Comme le montre l’enquête publiée par la revue The Lancet le 14 novembre, les jeunes ont la peur au ventre. La fracture des générations est immense. On nous traite de boomers avec amertume. Ceux qui militent n’en peuvent plus d’être les Démosthène de notre Confédération. Dans cette situation verrouillée, que faire?

Autour de moi, je vois trois types de réactions: 1. Première réaction: «Après moi le déluge». Nous en connaissons tous, de ceux qui disent «Oui, les jeunes vont trinquer, et alors?» Et à mon âge, peut-être que je devrais moi aussi devenir raisonnable, devenir cynique.

2. La deuxième réaction, elle est rare Madame la Présidente. Moi qui ai grandi en France, je sais bien que des résistants, en réalité il y en a eu 2% pendant l’Occupation. Mais ces 2%, ce sont ceux qui ont sauvé l’honneur du pays et qui sont au programme des écoles. Alors comme le dit le prix Nobel Jacques Dubochet, on devrait les décorer, ces jeunes qui risquent leur réputation, leur avenir, leur argent, leur casier judiciaire, pour défendre l’intérêt général. Nous sommes 800 000 dans ce canton à profiter de ce que la vie nous donne généreusement, et nous ne sommes que 200 à vouloir protéger cet héritage? Et ces 200, on les traduit en justice comme des malfaiteurs?

3. Enfin, il y a une troisième attitude possible: c’est d’avoir peur en silence. Le professeur d’histoire de mes filles est brillant, ultra-consciencieux, il connaît parfaitement la situation et ses enjeux. Un jour il m’interpelle: «Tu fais partie d’Extinction Rébellion?» Il m’explique que quand les forêts auront disparu et que les nappes phréatiques se rempliront d’eau de mer… eh bien, il pense que son fils assistera à des épisodes d’anthropophagie! Je lui réponds: «Si tu es convaincu de cela, pourquoi tu ne participes pas au blocage?» Réponse: «J’ai peur d’être fiché.» Comment lui jeter la pierre? Il exprime avec sincérité ce que ressentent beaucoup d’entre nous. Il a plus peur de l’Etat que de l’avenir terrifiant qu’il voit arriver pour son fils. On n’ose pas défendre son pays parce qu’on a peur. Punir les citoyens qui défendent l’intérêt général? C’est une attitude bien aventureuse pour une démocratie.

Madame la Présidente, je n’aimerais pas être à votre place car choisir le métier de juge, c’est avoir un idéal de justice et de paix sociale. Ce n’est pas seulement appliquer les règles du droit positif. Aujourd’hui, si on veut maintenir l’ordre et la paix, est-ce vraiment aux activistes qu’il faut faire peur? Les forces de l’ordre, c’est nous! Depuis des mois la situation s’aggrave sur tous les fronts, et nous, nous sommes traduits en justice, nous sommes condamnés.

Madame la Présidente, je ne sais pas si vous avez des enfants. Moi je ne sais plus quoi dire aux miens, ni aux jeunes qui m’entourent.

Pour aller plus loin, lire aussi: Au procès climatique de Lausanne: «Je n’ai pas enfreint la loi de gaîté de cœur»

Frédérique Zahnd, Pully (VD)

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