Le 6 septembre 1999, Lionel Jospin se présente devant l'Assemblée de Corse. Le premier ministre a saisi qu'avec le dérapage du préfet Bonnet, illustré par l'affaire des paillotes, il n'est plus possible d'aborder la question corse par le seul biais du retour à l'ordre et à la normalité administrative, même si l'action du préfet s'est avérée très efficace, par ailleurs. Il est impératif, avec le retour à la violence, de ménager une ouverture politique. Le discours de Jospin devant les élus de l'île reste toutefois fort prudent: «Aucune discussion institutionnelle ne peut avoir lieu tant que la violence est utilisée comme une arme même du débat», avertit-il. Une modification statutaire ne résoudra en rien la question de la violence, ajoute-t-il. En fait, à Matignon, on comprend aussi qu'il est inutile, à ce stade, de demander aux nationalistes de condamner les attentats du passé, mais qu'il n'est pas exclu d'obtenir d'eux un engagement de cessation de la violence.

Au moment où Lionel Jospin, le 13 décembre 1999, invite les élus de Corse à un «dialogue sans aucun tabou», à Matignon, le premier ministre a beaucoup consulté et réfléchi tout au long de l'automne. Incité par plusieurs membres de son entourage à aller au-delà de son préalable – d'autant qu'un attentat spectaculaire contre des bâtiments officiels a été commis le 25 novembre –, il propose alors un processus par étapes, sans préalables, dont le contenu serait déterminé au cours des rencontres à venir.

L'ouverture pratiquée par Matignon va donner libre cours à un débat, très vif, entre Corses eux-mêmes, et à d'inévitables surenchères entre élus de l'Assemblée territoriale. C'est ainsi que se forment, en gros, deux camps. D'une part, les «modernistes», des autonomistes regroupés autour de José Rossi (DL-libéral) et le nationaliste Jean-Guy Talamoni, nouveau chef de la Cuncolta. S'y rallient, à ce moment-là, la majorité des socialistes et les amis de Pasqua et toutes les tendances nationalistes. De l'autre, on trouve les «prudents»: deux familles composées d'un groupe entourant Emile Zuccarelli (radical de gauche et ministre de la Fonction publique) et d'un autre, composé des proches de Jean Baggioni, chef de l'exécutif corse, RPR et nombreux maires. Le débat atteint son point culminant quand, le 21 février 2000, José Rossi, réclame à la fois «une réforme constitutionnelle, un pouvoir législatif pour la Corse et la reconnaissance d'une communauté insulaire». C'en est trop, estime-t-on à Matignon, où, dans le même temps, le processus corse est durement attaqué. A la fois par Emile Zuccarelli, qui rappelle que «la Corse n'est pas la Nouvelle-Calédonie» (il se fait vertement remettre à l'ordre par le cabinet du premier ministre), et par tous ceux qui, comme la veuve du préfet Erignac et Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Intérieur, sonnent l'alerte sur une éventuelle amnistie des assassins du préfet.

Du 9 au 10 mars 2000, à Ajaccio, le débat entre autonomistes et «prudents» va tourner à l'échec des premiers, au cours d'une «nuit des longs couteaux» historique. L'enjeu: une motion autonomiste que l'alliance Rossi-Talamoni entend faire voter, le 10, à l'Assemblée. Les innombrables navettes entre les autonomistes et les sociaux-démocrates proches de Simon Renucci, candidat à la mairie d'Ajaccio, tournent court. Résultat: c'est la motion des conservateurs et des prudents, dont Zuccarelli, qui obtiendra la majorité. Elle vise essentiellement au décollage économique de l'île, et au maintien de la Corse dans la République, au prix de quelques concessions régionalistes.

Il faudra attendre le 20 juillet 2000 pour qu'émergent des contacts entre le gouvernement et les élus corses les propositions du premier ministre. Elles instituent une période probatoire – d'ici à 2004, date au-delà de laquelle on pourra aller plus loin en termes d'autonomie relative –, certains pouvoirs réglementaires offerts à l'Assemblée corse. Rien de plus, mais le texte n'exclut pas que, dès 2004, certaines règles de portée législative puissent être votées par la collectivité territoriale. La Corse, par ailleurs, continue d'être exonérée de certains impôts, par exemple les droits de succession. Le gouvernement admet enfin le principe de l'enseignement de la langue corse en maternelle et en primaire. Le projet de Lionel Jospin offre suffisamment d'espoirs aux Corses pour que les élus l'adoptent massivement le 28 juillet. Mais il évite, dans le même temps, toute avancée constitutionnelle, qui obligerait à une laborieuse consultation du chef de l'Etat, des députés et, finalement, des Français eux-mêmes. L'interprétation qu'en donnent, fin juillet, les élus corses montre bien que le flou du document est aussi une de ses faiblesses. Courageuse avancée ou jeu de dupes? La question reste posée.

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