il était une fois

Avis de naissance: le couple hostile Suisse/Europe

D’abord affaire d’opinion, l’opposition de la Suisse à la participation politique européenne s’est peu à peu transformée en une configuration antagoniste durable, créatrice d’identité, mais pour la Suisse seulement

Il était une fois

Avis de naissance: le couple hostile Suisse/Europe

L’organisation de l’Europe, sous ses diverses formes depuis la Seconde Guerre mondiale, a dérangé une Suisse habituée à des relations bilatérales séparées avec chacun de ses voisins, opposables les uns aux autres au besoin. Passé la catastrophe de l’encerclement par le Reich allemand, le retour aux bonnes vieilles pratiques diplomatiques semblait devoir aller de soi. Le Traité de Rome, en 1957, a refroidi ces espoirs. Un objet politique nouveau appelé «Europe» par raccourci a commencé à interférer dans les affaires de la Suisse avec l’Allemagne, avec la France, l’Italie et les autres pays du continent.

Pendant quelques dizaines d’années, l’interférence a été assez modérée pour que la Confédération, tout en se pliant à des règles négociées, puisse continuer à se voir comme un Etat parmi les autres, certes en dehors des autres mais libre de se comporter avec eux de la façon qui convenait à leurs intérêts réciproques.

La scène psychologique a complètement changé à partir de l’Acte unique européen et des traités qui ont renforcé l’unification suite à la chute du mur de Berlin. Les dividendes politiques que l’UDC a retirés de l’échec du projet d’adhésion à l’Espace économique européen en 1992 ont été investis dans la production d’un couple Suisse/Europe qui fonctionne par antonymie: la Suisse est le contraire de l’Europe. Plus l’Europe s’affirme, plus elle justifie que la Suisse soit suisse, c’est-à-dire non européenne. Le sondage récent selon lequel 80% des Suisses sont hostiles à toute idée d’adhésion à l’UE démontre combien, en vingt-cinq ans, une identité helvétique nouvelle dans sa ferveur anti-européenne s’est cristallisée autour du couple antagonique Suisse/Europe, nous les Suisses/eux les Européens. Les «bilatérales» en ont matérialisé la figure. Loin d’émousser l’opposition, leurs acceptations successives par les urnes l’ont installée en profondeur dans la psyché nationale puisqu’elles confirmaient chaque fois la place de «Bruxelles» au centre de la scène. Au dernier temps de la valse, en février 2014, la moitié des Suisses en ont voté la fin, comme par soulagement, tandis que l’autre moitié appelait à dépasser la confrontation, appel attestant bien de l’existence et du fonctionnement du couple.

L’histoire est structurée par des couples antagonistes, à commencer par le premier, les Grecs inventant les barbares. Les Grecs d’un côté, face à tous les autres, les non-Grecs. Le clivage fondamental est politique: les Grecs connaissent la polis, la pratique de la liberté, contrairement aux peuples qui l’ignorent et restent de ce fait soumis aux rois. Les Grecs sont libres, les barbares soumis.

C’est aussi la politique qui actionne le couple Suisse/Europe, avec la mise en avant de la démocratie directe, l’institution du peuple souverain dépositaire du dernier mot, que les autres n’ont pas. On reste accroché là à la tradition historiographique nationale, un Carl Hilty expliquant en 1875 que contrairement aux grandes puissances européennes, la Suisse est née d’une idée politique et que cette idée a abouti à «un Etat meilleur à maints égards, une nationalité au-dessus des simples affinités de sang et de langue».

Opposés, Grecs et barbares ont partie liée. Hérodote s’emploie à conserver la mémoire des «grands et merveilleux exploits» accomplis tant par les uns que par les autres puisque c’est ensemble qu’ils ont fait l’histoire des hommes. Une partie ne va pas sans l’autre.

Chrétiens/païens, catholiques/protestants, civilisés/sauvages, Anciens/Modernes, de nouveaux couples ont continué à configurer les identités par la confrontation, la mise en opposition, l’extrapolation des différences. Le couple antagoniste France/Allemagne a façonné aux XIXe et XXe siècles la formation européenne comme l’avait fait le couple France/Angleterre au Moyen Age. Sont en jeu non seulement des oppositions de caractère dynastique ou d’influence mais aussi des traits culturels relatifs aux modes d’exercice du pouvoir.

De la même manière, le couple antonyme totalitarisme/démocratie a servi à définir au XXe siècle ce que recouvrait le terme de démocratie, jusqu’à son extension à «démocratie sociale», la Sozialmarktwirtschaft allemande. Comme le couple Est/Ouest a figé, et fige encore, deux attitudes face à l’Etat, la société et le pouvoir: à l’Ouest quelque chose qui viendrait des Grecs, la polis – on dit aujourd’hui l’Etat de droit –, à l’Est quelque chose qui viendrait des Perses, la soumission au roi. Le conflit ukrainien reproduit à profusion toutes les images de ce couple séculaire resté hyperactif. On se positionne par rapport à lui, même si l’on en critique la description.

Les couples antagonistes ne sont ni statiques ni stables. Leurs frontières fluctuent. Le couple France/Allemagne s’est fondu dans l’Europe, sans être entièrement éteint, comme on l’a vu à propos de l’austérité dans l’Eurozone.

Le couple hostile Suisse/Europe est une nouveauté et un choc pour quiconque tient l’unification européenne pour un progrès sur les poisons de la guerre. Il fonctionne sur un retournement rhétorique: les Grecs et les barbares ont changé de place. Spartes et Athènes sont suisses, assiégées par quelque Reich méprisant de leurs libertés. L’opération a son impact sur une identité nationale fragilisée par l’isolement. Des Suisses protégés de toute représentation manichéenne par leur expérience personnelle se trouvent happés par la valorisation séductrice des qualités nationales. L’Europe ne nous mériterait pas.

Un détail: le couple Suisse/Europe est home made, unilatéral. Il n’a aucun effet sur l’Union, qui l’ignore. En quoi sera-t-il utile à l’histoire des Européens, si quelque Hérodote devait en raconter les «grands et merveilleux exploits»?

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