On ne s’y attendait pas. Le 24 février 2022 sera pourtant le jour du basculement dans un autre monde. Ayant vécu dans l’insouciance de la paix que des Européens éclairés ont forgée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, nous devons le reconnaître: l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine nous confronte à nouveau avec une notion qu’on avait laissée confinée aux livres d’histoire. Le combat fratricide qui oppose Ukrainiens et Russes montre à quel point la radicalité brutale et la quête de grandeur du maître du Kremlin font fi, avec un cynisme assumé, des souffrances humaines que ce conflit va générer.

Lire aussi: Le jour où la guerre s’est abattue sur Kiev

Pour les générations qui ont vécu la chute du mur de Berlin comme des extraordinaires retrouvailles entre deux parties divisées du continent, voir le président russe appeler à la dénazification de l’Ukraine dirigée par le président juif Volodymyr Zelensky est intolérable. Oui, Poutine avait certainement des griefs à faire valoir face à des Occidentaux qui n’ont pas cherché à ménager Moscou après l’éclatement de l’URSS. Mais pour justifier l’offensive militaire, la seule excuse de l’OTAN à laquelle ont adhéré librement plusieurs pays de l’Est européen ne tient plus au vu du drame qui se déroule sous nos yeux.

Lire encore: Poutine, un désir de revanche sur l’histoire

Un moment de vérité

En niant l’existence même de la nation ukrainienne dans son discours de lundi, le président russe a révélé son vrai plan, concocté de longue date. Sa vraie obsession est moins l’OTAN que d’empêcher que l’Ukraine devienne à terme une vraie démocratie. Depuis des années, il s’applique à saper les Etats qui ont fait des valeurs démocratiques leur raison d’être. La manière dont il a baladé les Occidentaux, pourtant désireux d’une solution diplomatique à la crise, ne relève plus de l’habileté, mais de l’irresponsabilité.

Pour l’Europe démocratique, c’est un moment de vérité. C’est le moment de dire non à un pouvoir autoritaire qui prend le risque inconsidéré de faire basculer un continent entier dans la confrontation. Vladimir Poutine, qu’on disait fin tacticien, a perdu le sens des réalités. L’invasion de l’Ukraine est en train de produire les effets inverses de ceux qu’il souhaitait: renforcement de l’OTAN, de l’unité européenne et transatlantique. Le pire serait que dans l’engrenage parfois incontrôlable de la guerre, cet aventurisme provoque un grave incident avec un Etat membre de l’Alliance atlantique. Il faudrait alors craindre une chose inimaginable pour notre génération: un nouveau conflit mondial.

Lire aussi: A Kiev, Kharkiv ou Sloviansk, le matin d’après