Opinion

Nous avons des obligations morales envers les animaux

François Jaquet, philosophe et doctorant à l’Université de Genève, explique les raisons qui l'ont incité à arrêter de manger de la viande

Il faut manger cinq fruits et légumes par jour, faire du yoga, arrêter la clope, boire avec modération. Voire pas du tout, si l’on tient à conduire. Sauf qu’il ne faut pas conduire, parce qu’il ne faut pas polluer. Et maintenant, il faudrait arrêter la viande?

En bon libéral, je suis d’avis que chacun fasse ce que bon lui semble, tant qu’il ne nuit qu’à lui-même. Je vous épargne donc l’argument sanitaire. Et c’est tant mieux, parce qu’il n’est pas très convaincant. Aux dernières nouvelles, manger de la charcuterie matin, midi et soir n’est pas une bonne idée si l’on aime un tant soit peu la vie. Mais une cuisse de poulet tous les mardis n’a jamais tué personne.

Si ce n’est le poulet. Et c’est bien le problème.

Comme nous, et contrairement aux plantes, les animaux sont doués de sensations, de désirs et d’émotions. Ils ressentent le plaisir et la souffrance. Parce qu’ils aiment gambader, ils souffrent de l’enfermement. Ils sont heureux au contact de leurs proches et tristes lorsqu’on les en sépare. Impatients que nous rentrions du travail, joyeux quand on leur lance la balle, honteux d’avoir uriné sur le tapis de bain.

2000 morts animales par seconde

Les animaux sont les sujets d’une vie, qui peut se dérouler de façon plus ou moins heureuse. En un mot, ce sont des êtres «sentients».

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi il est injuste de séquestrer, d’exploiter et de tuer un être humain? La réponse est simple, et elle n’a rien à voir avec cette propriété magique que les intellectuels en mal d’inspiration appellent «dignité humaine»: comme les autres animaux, les humains sont des êtres sentients.

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Vous êtes-vous déjà demandé combien d’êtres sentients sont séquestrés, exploités et abattus chaque année pour la viande?

Soixante-cinq milliards*.

Une quantité telle qu’il est difficile de se la représenter. Par chance, Dieu a inventé la calculatrice. En arrondissant, cela fait 2000 par seconde. Tic, tac: 4000 sujets d’une vie sont morts. Pourquoi? Parce que la viande, contrairement au tofu, c’est miam.

On rétorquera que la consommation de viande est avant tout une tradition, ce qui présente l’avantage d’en jeter un peu. Mais c’est oublier que l’esclavage, la torture et le droit de cuissage relevaient autrefois de nos coutumes. Bien que certaines traditions soient estimables, d’autres sont à bannir. Comme celle qui a envoyé 200 000 animaux à l’abattoir depuis que vous lisez cet article.

Soit, mais ne sommes-nous pas des omnivores? Il est vrai que, d’un point de vue strictement diététique, nous pouvons nous nourrir de tout: céréales, fruits, légumes et viande. Mais ce même point de vue ne s’oppose pas à ce que nous mangions nos congénères. On aurait tort d’en conclure quoi que ce soit sur le plan moral.

Facile de se passer de viande

Omnivores ou pas, nous pouvons aisément nous passer de viande. Je le fais. Ma mère le fait. Mon frère, mon amoureuse et Clint Eastwood le font. Et nous sommes en excellente santé. En clair, pour savoir si la viande pose un problème moral, ne vous adressez pas à un nutritionniste.

Ni à un lion. Cela peut paraître trivial, mais on objecte souvent aux végétariens que les animaux se mangent entre eux. Comme s’il fallait suivre leur exemple. Or, ne maîtrisant pas les concepts moraux, les animaux n’ont pas d’obligations morales. Le lion qui mange la gazelle ne se rend pas coupable d’une injustice.

Idem lorsqu’il s’accouple avec la lionne sans s’informer au préalable de son consentement. Curieusement, pourtant, personne ne justifie le viol de la manière dont on n’hésite pas à légitimer sa consommation de viande. Il ne faudrait suivre l’exemple des animaux que quand cela nous arrange.

Mais alors, si les animaux n’ont pas de devoirs moraux, pourquoi en aurions-nous à leur endroit? De nouveau, la réponse est simple: pour la même raison qui fonde nos obligations à l’égard des nouveau-nés, des vieillards séniles et des handicapés mentaux profonds: ce sont des êtres sentients.

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À court d’arguments, les amis de la viande ne manquent pas de prétextes. N’y a-t-il pas de cause plus importante? Des enfants meurent, quand on y pense! Il ne s’agit alors évidemment pas de minimiser les drames humains qui se jouent aux quatre coins du monde. Mais bien de conserver le sens des proportions. Soixante-cinq milliards.

* Sans compter les quelque mille milliards de poissons qui, bien qu’ils finissent dans notre assiette, ne sont pas à proprement parler tués pour la viande.

Dossier
Vers un monde sans viande?

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