Natacha Rault

Avortement et finances

Notre chroniqueuse nous donne les raisons d’espérer que les arguments de l’initiative «Financer l’avortement est une affaire privée» comportent un élément salvateur, à savoir le «financement moral». Si on commence à prendre en considération le droit des personnes à choisir ce qu’elles veulent financer, cela pourrait donner des résultats très surprenants. Avec un bémol: cela ne concerne pas du tout le «privé»!

Surgi du passé avec son arsenal d’aiguilles à tricoter et d’arguments moraux assortis maintenant d’une panoplie «made in Switzerland» sur le droit des citoyen-ne-s à choisir ce qu’ils ou elles voudraient financer ou pas, le voici qui s’avance dans un habit blanc chaste, d’une pureté implacable, armé d’une patience et d’une ténacité véritablement efficaces. Le spectre de l’assujettissement que l’on croyait vaincu est bel et bien revenu!

J’ai nommé l’accouchement dans la douleur, la honte, la pauvreté et la théorie du faux choix de conscience. En tant que femme j’aurais choisi d’avoir un enfant: haro sur les relations plus ou moins «forcées», haro sur le pouvoir des hormones à déterminer les raisons du cœur que le cœur ne maîtrise pas, haro sur le pouvoir socialement construit de la sacro-sainte image de la mère pure qui tient un bambin souriant dans ses bras comme si cela était aussi délicieusement harmonieux que cela, mais passons, là n’est pas la question.

La question évoquée sans détour n’est pas comme dans le passé, «je ne veux pas cautionner un meurtre» mais «on ne peut me forcer à le financer», qui devient pour le coup une objection de conscience en France où dans certaines maternités il est difficile d’avorter parce que le personnel est «pro-vie». J’aurais voulu moi, qu’on pose la question du budget orienté selon le genre à propos de la désastreuse tendance à financer des institutions pour les hommes – terrains de foot, stade de hockey, Pâquerettes, et la non moins désastreuse tendance à se trouver dans un pays riche incapable de financer des espaces vitaux pour les femmes et leurs enfants comme: crèches, foyer d’hébergements et logements pour les victimes de violences conjugales, espace de jeux mixtes, sensibilisation au genre et aux stéréotypes dans les écoles.

Finalement l’idée est bonne, vraiment! Qu’on donne donc à chaque personne payant des impôts en Suisse un droit de veto sur ce qu’elles acceptent de financer! Ce serait la forme de démocratie directe la plus poussée au monde! Evidemment, certains aspects pourraient être problématiques. Par exemple, le pool de contribuables ne recoupe absolument pas les personnes qui ont le droit de s’exprimer sur la question par un vote, cependant ces personnes doivent payer des impôts pour financer des institutions et des lois qui ne leur conviennent pas toujours.

Faisons les comptes: je refuse moi, de financer des prisons pour délinquants qui de toute façon n’y restent pas et dont les meurtriers de femmes peuvent même avoir recours aux services de prostituées, je refuse de financer des terrains de foot dans les écoles, des plaines de skateboard envahis par de jeunes personnes aux attributs masculins, je refuse de financer des trottoirs larges pour les pauvres femmes qui sont poussées à la prostitution faute de perspectives professionnelles, je refuse. Haro également pour l’enseignante ou l’enseignant qui n’a pas suivi un cours de sensibilisation au «djendeur djendeur» (lisez «genre») et au langage épicène.

Je refuse d’acheter des jouets de plus en plus roses et bleus, de financer la conseillère en orientation qui parle de petites filles souhaitant devenir infirmières et de petits garçons pompiers, je refuse de financer des médias publics qui n’adoptent pas un langage épicène, nan, nan et nan! Je refuse de financer la disparition des femmes des budgets, de l’espace public, et leur relégation dans la sphère privée, sous prétexte que nous vivons un temps de crise. Y a qu’à faire haro sur les avions de combat, les parachutes dorés et les terrains de foot. Bref, mettons-nous au «gender budgeting» *. Visiblement, le financement de quoi que ce soit avec les deniers publics ne peut pas être considéré comme une affaire privée, car le privé, comme elles le disent depuis belle lurette, est bel est bien politique! En attendant de mettre les budgets sous la loupe du genre, la réaction à cette initiative «Financer l’avortement est une affaire privée» a causé une vague de manifestations en Suisse, et la renaissance du comité ALG (Avortement libre et gratuit).

* Le gender budgeting consiste à intégrer dans les processus d’établissement des budgets la prise en compte du genre pour équilibrer les budgets et les rendre non discriminants par rapport au genre.

Natacha Rault, chargée du développement du projet Dual Career Couples à l’Université de Genève.

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