La nouvelle était décoiffante. Les têtes d’affiche en valaient la peine. L’alliance étrange d’adversaires politiques réunis autour d’un même projet fut évoquée d’emblée comme «un gouvernement de l’ombre». Autour du PDC Konrad Graber ne se trouvaient réunis rien de moins que Karin Keller-Suter et Ruedi Noser pour la droite, associés à Christian Levrat et Paul Rechsteiner pour la gauche. Que des éléphants! Leurs préoccupations n’étaient pas de même nature: faire aboutir la réforme de l’imposition des entreprises pour les uns et résoudre l’épineuse question de l’AVS pour les autres, deux sujets récemment refusés par le peuple (RIE III et Prévoyance 2020). Cependant le temps presse: Bruxelles exige l’adaptation de notre fiscalité d’une part et, d’autre part, la situation financière de l’AVS ne saurait s’aggraver plus longtemps. Le cadre est ainsi posé.

Modèle vaudois

L’idée qui a germé dans les esprits de ce dit «cabinet de l’ombre» s’inspire sans doute du succès rencontré dans le canton de Vaud. La RIE III cantonale y a été largement acceptée par le peuple parce qu’on avait adjoint à la baisse d’impôt des entreprises une bonne louche de nouvelles prestations sociales. Dès lors, pourquoi ne pas copier le team gagnant Broulis-Maillard au niveau fédéral, en compensant ce qu’offre la main droite par ce que reprend la main gauche? La nouvelle proposition, nommée RFFA pour «loi relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS», compense chaque franc d’impôt en moins par un franc versé à l’AVS, et cela à hauteur de 2 milliards. Une victoire pour la gauche, se félicite Christian Levrat, qui n’a pourtant fait que retarder les sujets qui fâchent. La vraie gagnante est la droite qui déteste l’incertitude du droit, néfaste aux entreprises, et qui entend préserver nos relations avec l’UE, facteur de prospérité économique. Consciente que la situation de l’AVS n’en est pas résolue pour autant, elle accepte d’avaler la pilule…

Pourtant, l’idée de lier deux questions qui fâchent pour en faire une seule qui marche n’est pas intrinsèquement défendable. S’il s’agissait de sujets mineurs, passe encore. Mais là, il est question de l’AVS, le pilier de la politique sociale helvétique, pour laquelle une réforme en profondeur, solide et durable, reste nécessaire. Le bricolage proposé reporte, encore et toujours, l’indispensable augmentation de l’âge de la retraite pour les hommes comme pour les femmes, tout en accordant un relèvement des rentes avec une hausse des cotisations à la clé. Le risque est évident de faire l’impasse d’une révision qui restera de toute façon nécessaire à court terme, sept ans disent les spécialistes. C’est donc une approche populiste, on aime tant ce mot, puisqu’elle caresse le peuple dans le sens du poil, sans l’éclairer sur les vrais problèmes. Dans un pays de démocratie directe, où le citoyen fait l’effort d’un investissement civique important, il convient, par respect, de lui dire la vérité, même quand elle fâche. Ce n’est évidemment pas le cas ici.

Pour une fois

Pourtant, il faut admettre que le pays est placé dans une situation particulière, celle de se voir obligé à baisser les impôts des sociétés qui n’aurait jamais été abordée sans cette pression. La gauche a eu beau jeu de lancer un référendum contre la RIE III qu’en toute logique le peuple a refusée en 2017. Que la nécessité d’une baisse de la fiscalité nous soit venue de Bruxelles n’a sans doute pas aidé à lui rendre sympathique ce cadeau fiscal artificiel, dont il risquait bien, tôt ou tard, de faire les frais. C’est pourquoi le compromis qui lui sera proposé semblera justifié puisque l’économie ne tirera pas profit de la baisse d’impôt.

Alors, pour une fois, une seule, acceptons de jouer le jeu d’un mélange des genres qui, dans d’autres circonstances, serait condamnable.

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