La réforme des retraites AVS 21 est en passe d’échapper au parlement. A moins d’un revirement spectaculaire du Conseil national, on ne voit pas comment cette révision pourrait finir autrement que toutes les tentatives faites depuis bientôt vingt ans: par un enterrement. D’une opération technique et financière destinée à assurer le financement du premier pilier des retraites pour ces dix prochaines années, les partis ont fait non seulement une lutte de pouvoir, mais surtout un combat symbolique autour de visions totalement antagonistes du rôle de l’Etat redistributeur. Un combat qui désormais les dépasse. La réforme AVS 21 a échappé aux arguments rationnels. Or, si l’être humain peut transiger sur les intérêts, jamais lorsqu’il s’agit de passions, de croyances ou de doctrines, nous enseigne un vieil adage. Nous en sommes là.

Les fronts se sont durcis

Selon le mot de Benjamin Franklin, «l’ineptie consiste à faire et refaire la même chose en espérant des résultats différents». Et c’est ce que vient de commettre le Conseil des Etats. Le 17 mars dans ces colonnes, Bernard Wuthrich a très bien montré que «l’on ne fait pas aboutir une réforme sociale si elle n’est pas flanquée de garde-fous… qui compenseront les sacrifices demandés». Après avoir été refusé en 2004, le projet rejeté en 2017 de relever l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans avait été accompagné de mesures de compensation. Mais déjà insuffisantes. Si elles avaient permis au Parti socialiste suisse de se rallier à la réforme, ces mesures auront été trop faibles pour dissuader «la gauche de la gauche», notamment en Suisse romande, de s’y opposer par référendum. Et de l’emporter avec l’appui de la droite, opposée à compenser par l’AVS les sacrifices consentis dans le deuxième pilier, les caisses de retraite.

Le vaste mouvement de la Grève des femmes, en 2019, a modifié les comportements, les positions politiques

Les choses ont bien changé depuis. Les fronts se sont durcis. Le vaste mouvement de la Grève des femmes, en 2019, a modifié les comportements, les positions politiques. Et dès lors rendu plus difficiles les compromis acceptés par les femmes avec regret en 2017. La pétition «Pas touche aux rentes des femmes», lancée à l’initiative de la faîtière syndicale USS et signée par 314 000 personnes, ne laisse en effet pas beaucoup de place à des concessions. Elle demande en effet à la fois une hausse des rentes pour les femmes et le rejet du relèvement de l’âge de la retraite. On voit mal la gauche rose-verte, qui compte plus de 60% de femmes aux Chambres fédérales, revenir sur la promesse de l’ancien président du PSS, Christian Levrat, de lancer un référendum si «la hausse de l’âge de la retraite des femmes est votée par le parlement».

Deux conceptions difficilement conciliables

Le compromis est d’autant plus difficile à imaginer que là où la gauche parle «d’assainissement sur le dos des femmes», la droite voit une «harmonisation de l’âge de la retraite avec des compensations». Et met en avant la solidarité entre générations. Cela afin de ne pas reporter «sur le dos des futures générations» l’assainissement des dépenses. Deux conceptions difficilement conciliables des relations entre les individus et l’Etat. Enfin l’objectif d’un relèvement de l’âge de la retraite à 66, voire 67 ans, pour tous, caressé par la droite, ne fait que renforcer la méfiance. Tout se passe ainsi comme si le but, la consolidation de l’AVS, devenait secondaire dans le champ des affrontements.

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