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Les B-2 et la spirale nord-coréenne

Hormis l’arme nucléaire, les bombardiers furtifs B-2 sont le symbole le plus spectaculaire de la suprématie militaire américaine

Nouvelles frontières

Hormis l’arme nucléaire, les bombardiers furtifs B-2 sont le symbole le plus spectaculaire de la suprématie militaire américaine. Leurs performances (vitesse, arsenal, invisibilité), leur forme en flèche, leur couleur noire exercent la fascination et provoquent la crainte. C’est leur fonction première: impressionner, à défaut d’être adaptés à l’évolution des conflits. Jeudi, deux de ces engins ont effectué un aller-retour très remarqué entre leur base de Whiteman, au Missouri, et les côtes coréennes pour larguer des munitions «inertes». Une vingtaine d’heures de vol en tout dont le coût est évalué par la presse américaine à 5,5 millions de dollars (135 000 dollars l’heure de vol, près du double de tout autre avion militaire!).

Cette démonstration de force, sans précédent dans la péninsule, s’inscrit dans le cadre de manœuvres militaires entre les Etats-Unis et la Corée du Sud qui réunissent, comme chaque année, 40 000 soldats. Jamais depuis l’armistice de 1953, la tension avec la Corée du Nord n’a été aussi vive. Kim Jong-un, le jeune dictateur de Pyongyang, ordonnait vendredi à ses troupes de se préparer en vue de frappes de missiles visant des territoires américains. La Corée du Nord vient par ailleurs de se réapproprier la fameuse doctrine Bush de frappes préemptives en cas de menaces. La plupart des observateurs tendent pourtant à relativiser les risques d’un conflit ouvert. Pyongyang pourrait se contenter de pilonner un îlot sud-coréen dans les prochains jours comme il le fit en 2010. Si Kim Jong-un s’agite en ce moment, c’est d’abord pour des raisons internes: il doit asseoir sa légitimité à la tête de l’armée. Le petit-fils de Kim Il-sung, en partie éduqué en Suisse, n’a en effet aucune expérience militaire. Il doit encore forger son image de commandant en chef.

Pyongyang a toutefois aussi de bonnes raisons de s’inquiéter et de protester contre des manœuvres qui sont perçues comme un défi à sa souveraineté alors qu’il n’existe toujours aucun traité de paix avec les Etats-Unis et la Corée du Sud.

Dans ce contexte particulier, l’envoi de B-2 doit se comprendre comme la réponse musclée de Washington aux menaces de frappes nord-coréennes. En quelques heures, les Etats-Unis sont capables d’anéantir l’appareil militaire de leur ennemi. Mais la sortie de ces B-2, dont les mouvements font habituellement l’objet du plus grand secret, est porteur d’un autre message, tout aussi important. Il n’est pas destiné à Pyongyang, mais à tous les Etats alliés des Etats-Unis dans la région: ils peuvent compter sur le parapluie américain. Washington est prêt à déployer tous les moyens nécessaires pour assumer ses responsabilités en matière de sécurité. Le B-2 est un élément important de la capacité de dissuasion dans la région Asie-Pacifique, explique un communiqué de l’armée américaine.

Ce vol très médiatisé est destiné à ancrer dans les esprits la stratégie du Pivot de Barack Obama qui fait de l’Asie-Pacifique le centre des préoccupations géopolitiques américaines. C’est donc autant à Pékin qu’à Pyongyang que s’adresse la mise en garde des B-2. La Chine est en effet le principal challenger de la Pax Americana. Sa montée en puissance est aussi la première source d’inquiétude des pays voisins – et non l’arsenal de Pyongyang (à l’exception bien sûr de la Corée du Sud).

Cette mise en scène de bombardiers furtifs dans un contexte aussi tendu, qui plus est avec un message équivoque, n’est pas sans danger. L’état des communications entre Washington et Pyongyang est tel – c’est-à-dire nul – que toute fausse interprétation d’un mouvement de l’adversaire peut conduire à une situation incontrôlée. Combien de guerres ont démarré par l’incompréhension des gesticulations de l’adversaire? S’il faut se montrer ferme face à un régime tel que celui de Pyongyang, encore s’agit-il de ne pas tomber dans le piège de sa rhétorique guerrière à usage interne. En d’autres temps, Bill Clinton avait préféré, lors de tensions, annuler les manœuvres américano-sud-coréennes. Dans un contexte plus volatil, Barack Obama fait le choix du bras de fer. Russes et Chinois n’ont pas tort de dénoncer un risque de spirale incontrôlé.

Combien de guerres ont démarré sur la base de fausses interprétations des gesticulations de l’adversaire?

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