L’ancien «président à vie» haïtien Jean-Claude Duvalier devrait être enterré samedi en Haïti, une semaine après son décès. Semaine qui a été marquée par la polémique: le fils de François Duvalier, dictateur comme son père, mérite-t-il des obsèques nationales?

«Quelles funérailles pour l’ancien dictateur Duvalier?», s’interrogeait lundi déjà, et entre autres, RFI. La correspondante de la radio à Port-au Prince racontait que «l’un des avocats de Jean-Claude Duvalier, Me Reynold Georges a expliqué au téléphone que des funérailles nationales étaient en train d’être organisées avec le gouvernement. «C’est conclu», a-t-il annoncé. Mais du côté des autorités pour l’heure, on ne confirme pas cette information, la question dit-on ne pouvant être réglée hors des jours ouvrés. Pour les anciens chefs d’Etat, les funérailles nationales sont un principe. Mais vu le caractère dictatorial de son régime, le cas de Jean-Claude Duvalier est évidemment délicat.»

Dans un autre article, la correspondante indiquait que «sur les ondes FM, certains expliquent que c’est une évidence, étant donné son statut d’ancien chef d’Etat du pays. L’idée révolte Danièle Magloire [qui préside le Collectif contre l’impunité, ndlr]: «Des funérailles nationales signifient que cette personne a servi la patrie, qu’elle a mérité de la patrie.». Une colère également partagée par les anciennes victimes de la dictature: Alix Fils Aimé [précisément, une victime du régime] explique «qu’il faudrait alors en faire autant pour Hitler, pour Pol Pot, pour tous ces dictateurs qui ont pillé et tué leurs compatriotes.» Le Temps relatait aussi le démarrage de ce débat dimanche, depuis Port-au Prince.

Le doute, et les critiques des plus virulents, ont été avivés par le tweet rapide du président en exercice Michel J. Martelly, grand utilisateur du réseau de micro-messages, et qui écrivait peu après l’annonce de la mort de Baby doc: «En dépit de nos querelles et nos divergences, saluons le départ d’un authentique fils d’Haiti.» Voir, d’ailleurs, les vives réactions suscitées par ce bref message…

Dans une tribune sur le portail haïtien Alterpresse, l’écrivain Louis-Philippe Dalembert répliquait: «J’ose espérer que la «tristesse» de notre actuel président de la République ne l’amènera pas à vouloir offrir des funérailles nationales à l’ancien dictateur. Ce serait profaner la douleur des dizaines de milliers de victimes de son règne. Ce serait, une fois de plus, faire le deuil de toute possibilité de réconciliation nationale pour le pays.»

Mentionné notamment par Radio-Canada sur la base d’une dépêche de l’AFP, le pouvoir en place a d’emblée évoqué le protocole: «À titre d’ancien chef d’État, l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier […] a droit à des funérailles nationales, a déclaré l’actuel gouvernement d’Haïti.» Le texte ajoutait qu’«élue en 2011, l’administration du président Michel Martelly est considérée comme étant assez proche d’anciennes figures de l’ère Duvalier.»

Certains partis d’opposition eux-mêmes n’ont pas contesté le principe des funérailles nationales, tout en réclamant justice. Haïti Presse Network a ainsi relayé la position de la Force patriotique pour le Respect de la Constitution (FOPARC), «Feu Baby Doc a droit à des funérailles nationales comme ancien chef de l’Etat du pays. […] Selon le porte-parole de la FOPARC, Rony Timothée, Jean-Claude Duvalier est un ancien président de la République. Il ne faut pas se perdre dans des discussions oiseuses qui, dit-il, ne serviront à rien au pays. […] L’ancien dictateur […] doit bénéficier des funérailles nationales. Monsieur Timothée a, en outre, lancé une mise en garde à ceux qui pensent que la mort de Baby Doc va mettre un terme à ses démêlées avec la Justice. Il rappelle […] que le successeur naturel de François Duvalier a été le cerveau de nombreux crimes, notamment les violations des droits humains et crimes financiers, qui lui sont reprochés. Aussi revient-il à la Justice de faire son travail en poursuivant ses complices.»

La polémique sur le statut de ces funérailles a elle-même quelque chose de dérisoire, juge à Port-au-Prince Frantz Duval, du Nouvelliste, dans un puissant éditorial: «La machine totalitaire est à démonter jusque dans les plus petites pièces de son mécanisme pernicieux. Nous préférons parler protocole et symbole. Il y a une mémoire du mal absolu à entretenir, les rechutes à prévenir, les commérages nous occupent. Les bla-bla-bla font florès sur les bords du volcan où nous dansons. Duvalier et le duvaliérisme évitent le débat, esquivent l’opprobre, nous remettent devant nos failles et nos incohérences. Nous ne savons pas comment gérer notre encombrant passé.»

Rappelé par l’AFP, le bilan communément admis des règnes des Duvalier père et fils est de 30 000 victimes.

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