Dans une nouvelle variation de l’arroseur arrosé, l’oligarque russe Alicher Ousmanov s’est mué le mois dernier en «vlogueur» (vidéo blogueur) sur YouTube. Ce milliardaire de 63 ans, a priori grand connaisseur des réseaux sociaux – il a investi avec succès dans Facebook et contrôle les deux plateformes sociales les plus populaires de Russie –, voulait ainsi régler ses comptes publiquement avec l’opposant Alexeï Navalny.

Mal lui en a pris. Ventru, patibulaire, malpoli, et obscènement riche (15 milliards de dollars, selon Forbes), Alicher Ousmanov semble vouloir donner le bâton pour se faire battre. Face caméra, le magnat, vautré dans un siège, tutoie son adversaire Navalny d’un ton arrogant, le traite de raté, de menteur, et achève sa tirade par une interjection russe signifiant qu’il lui crache dessus.

Risée de l’Internet russe

Résultat: l’oligarque est la risée de l’Internet russe depuis deux semaines. Des centaines de mèmes internet le ridiculisant essaiment après chacune de ses «performances».

Je suis ravi que mes vidéos incitent les gens à créer des autocollants, des caricatures, des parodies, vidéos et mèmes

Pour rattraper le coup, Alicher Ousmanov a annoncé mardi qu’il récompensera «généreusement» d’un iPhone 7 Plus le créateur du meilleur montage animé. «J’apprécie beaucoup les blagues et l’humour», déclare le milliardaire, à défaut de le démontrer dans ses propres séquences. «Je suis ravi que mes vidéos incitent les gens à créer des autocollants, des caricatures, des parodies, vidéos et mèmes.» Il semble surtout paraphraser le poète Jean Cocteau: «Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur.»

L’Internet russe semble effectivement échapper de plus en plus au contrôle, non seulement d’Ousmanov, mais aussi du Kremlin. Tout est parti d’une vidéo révélant des renvois d’ascenseur entre le premier ministre russe et une poignée de milliardaires, dont Alicher Ousmanov. Vue 21 millions de fois, cette «enquête anticorruption» a fait exploser la popularité d’Alexeï Navalny, banni de la télévision russe, et a permis à ce dernier d’organiser des manifestations massives antigouvernementales dans tout le pays le 26 mars dernier.

Vidéo et bateau de luxe

Les autorités ne savent plus comment éteindre l’incendie allumé sur YouTube par Alexeï Navalny. Ce dernier assure qu’Ousmanov a été «convié» à lui répondre par un Kremlin préférant faire comme si l’opposant n’existait pas. Le problème, c’est que Navalny maîtrise beaucoup mieux la communication sur YouTube que son adversaire. L’une des erreurs d’Ousmanov est d’enregistrer ses vidéos depuis son yacht Dilbar, le plus grand du monde. Il y passe le plus clair de son temps, quand il n’est pas ni Lausanne, d’où il dirige la Fédération internationale d’escrime, ni à Londres, où il possède le club de foot Arsenal.

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Contrer Alexeï Navalny sur Internet ayant provoqué un retour de flamme, les bonnes vieilles méthodes sont employées. Mercredi, un tribunal de Moscou a condamné l’opposant à effacer de YouTube la vidéo ayant mis le feu aux poudres. Navalny a immédiatement indiqué qu’il n’obtempérerait pas.

PornHub en profite

Dans un développement inattendu, le géant mondial du porno est alors entré en scène. Bloqué en Russie, PornHub a saisi l’occasion de se venger des autorités russes. Sur le réseau social VK.com (appartenant à Ousmanov), le groupe américain a proposé à Alexeï Navalny d’héberger la vidéo licencieuse sur sa plateforme. Puis s’est exécuté le lendemain, sous le titre «Russian сorrupted politician fucked hard».

Pince-sans-rire, Navalny a répondu dans un tweet avoir «discuté avec PornHub des questions de censure sur Internet et de nouvelles approches visant à publier des vidéos sur la corruption». Les internautes russes attendent avec impatience les effets de ce cocktail détonnant.

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