George Bush a dit un jour qu'il ne lisait pas les journaux. Il devrait. The Nation, par exemple. Naturellement, si un hebdomadaire parvient à franchir le seuil de la Maison-Blanche, ce ne sera probablement pas celui de la gauche intellectuelle de la Côte Est. Le dernier numéro vaut pourtant le détour. On y voit une publicité pour un papier de toilette dont chaque coupon est illustré d'un portrait du président républicain. Texte (il y a un texte): «Dès que la merde arrive, essuyez-la!» Quand on pense correctement, il faut aussi un peu de gaudriole… Mais que pense, justement, The Nation? On a beau tourner et retourner les pages de cet hebdo exclusivement politique et hygiénique. Pas un mot sur l'Irak, pas un mot sur le Proche-Orient! La matière ne manque pourtant pas pour tenter de comprendre, d'analyser, de commenter ce qui arrive du Caire à Bagdad, en passant par Beyrouth ou Riyad, au choix. Mais non, rien. Pas un mot.

Vous direz que la presse américaine – même de gauche – est ce qu'elle est, et que vous n'en avez rien à cirer. Pardon: c'était juste un détour. Le mutisme de The Nation est un symptôme. Si après des mois de campagne contre la guerre, puis des mois de description apocalyptique de l'après-guerre les progressistes américains n'ont plus rien à écrire, il faut bien dire que leur embarras est partagé très loin à la ronde.

Bof, pensent peut-être les nouveaux taciturnes, ça ne durera pas. Les bonnes nouvelles – donc les mauvaises… – finiront bien par reprendre le dessus. Après tout, la porte que Hosni Moubarak a entrouverte à l'opposition en Egypte ne permettra pas à tous ceux qu'il a fait mettre en prison d'en sortir. Le Liban est une machine à explosions dans une bouteille d'encre – le Hezbollah s'est chargé de le rappeler. A Ramallah, Mahmoud Abbas est moins photogénique que Yasser Arafat assiégé. Quant aux Saoudiennes, si elles approchent un jour des urnes, elles en seront encore séparées par le voile. Surtout, chaque jour en Irak amène son lot de bombes et de tueries. Tout espoir n'est donc pas perdu…

Ce scepticisme bizarre est déconnecté du réel. L'Orient compliqué est en mouvement, et Bagdad, comme au temps du califat, est bien son épicentre. Les commandos sunnites peuvent exécuter en un jour quarante compatriotes d'une balle dans la tête: avant comme après le 30 janvier, ce n'est pas un programme politique pour l'Irak. Pendant ce temps, les élus chiites, kurdes, et aussi des sunnites, cherchent un compromis sur le premier gouvernement issu d'élections après la dictature, et sur les principes d'une constitution. Il n'est pas sûr qu'ils échouent.

Le New York Times a pris honnêtement la mesure de ce changement dans un éditorial retentissant. Opposant à la guerre, critique impitoyable de l'administration républicaine, le quotidien de Manhattan énumère les «surprises réjouissantes» enregistrées depuis le début de l'année au Proche-Orient, et il admet que George Bush est en droit «de revendiquer une bonne part du crédit de beaucoup de ces avancées». Le Monde, encore plus hostile à la politique républicaine, forcément, a fini par emboîter le pas de son grand cousin de New York. Mais il l'a fait avec tant de circonvolutions que sa lecture en devient amusante. Il ne faut pas aller «trop vite en besogne». Il y a des «frémissements», mais «il convient d'être prudent», pour ne «pas tomber dans une euphorie artificielle». Surtout, ajoute dans le journal parisien un diplomate anonyme, il faut «récuser énergiquement la thèse selon laquelle la guerre en Irak a été à l'origine d'un enchaînement vertueux» dans la région. Si le Quai d'Orsay le dit…

Quand l'histoire tressaille, faut-il faire son examen de conscience? Ou peut-on, comme au moment de l'effondrement du communisme soviétique, passer d'une vague empathie romantique à un antitotalitarisme farouche sans piper mot? Mieux vaut regarder dans le miroir. Chacun a le sien. J'ai le mien. Le viol américain de l'Irak a conduit à un enlisement peut-être programmé. Mais ce n'était pas le Vietnam. Une majorité d'Irakiens veulent mettre fin sans violence (celle des guerres, ils l'ont subie) à la longue dictature d'une minorité, et d'un homme qui serait encore à la tête de ses polices – 100% des voix! – sans une intervention extérieure.

Après le 11 septembre 2001, les Européens se sont payés de mots et de slogans. Un soupir de compassion d'abord, comme dans les enterrements, le temps pour les Etats-Unis d'organiser leur riposte, inévitable, et un déploiement de forces jamais vu depuis soixante ans. Ensuite sont venus les soupçons et l'hostilité. Contre un gang terroriste, pourquoi pas des policiers et des juges? L'armée? Alors, c'est pour le pétrole! La preuve, c'est à l'Irak qu'ils en veulent, et tous les prétextes sont bons. C'est un complot, c'est une machination, montés par des fous dangereux autour d'un président ignorant!

Depuis le milieu des années 90, les hommes et les femmes qui sont arrivés au pouvoir à Washington il y a quatre ans (les néo-conservateurs, ou les «Vulcains», pour faire vite) pensaient et écrivaient que l'élimination de la dictature baassiste à Bagdad, avec laquelle les Etats-Unis et la Grande-Bretagne étaient en guerre, était indispensable à la transformation et à la stabilisation du Proche-Orient. Bill Clinton, en 1998, n'était pas loin de les approuver.

Une telle entreprise, même pour le plus piètre des multilatéralistes, était naturellement illégale, illégitime, ou les deux à la fois. Pour la justifier et tenter en vain de la faire avaliser, les Etats-Unis ont utilisé deux arguments, deux «mensonges honorables», a dit ensuite un diplomate: la complicité de l'Irak avec des mouvements terroristes, la possession d'armes illégales. Aucun n'était absurde. Il y a eu des discussions entre les services de Saddam Hussein et Al-Qaida. Bagdad a produit des armes chimiques et biologiques jusqu'en 1991, et développé un programme nucléaire militaire. Dix ans plus tard, personne n'osait jurer que l'Irak était blanc. La France, par exemple, était sûre du contraire.

Les vraies raisons de la guerre, il fallait être sourd pour ne pas les entendre. George Bush les a répétées le 28 février 2003, vingt jours avant le début de l'invasion: «Le régime irakien a démontré la capacité d'une tyrannie à répandre la discorde et la violence au Proche-Orient. Un Irak libéré peut montrer le pouvoir qu'a la liberté de transformer une région vitale.»

L'islamologue français Gilles Kepel, opposant à la guerre, n'a jamais pensé que les raisons données par les Etats-Unis pour renverser le régime de Saddam Hussein étaient hypocrites. Il les croyait naïves et dangereuses. La société irakienne, sous la dictature puis sous les sanctions de l'ONU, pensait-il, s'était tellement morcelée en communautés tribales organisées pour leur survie que l'action américaine revenait à jeter une allumette dans un baril de brut.

Dans Fitna (publié en anglais en même temps qu'en français), qui poursuivait et développait son ouvrage précédent, Jihad, Gilles Kepel disait aussi autre chose: l'islam radical s'épuise. Il a cherché à prendre le contrôle d'Etats (Egypte, Algérie, Bosnie), et il a échoué. Ayman Zawahiri, l'adjoint d'Oussama ben Laden, a ensuite théorisé la nécessité d'attaquer la métropole des infidèles (les Etats-Unis), pour une guerre qui unifierait et mobiliserait l'oumma, la communauté des croyants. Et en effet, pour tous les djihadistes, le terrain irakien choisi par les Américains est devenu le principal champ de bataille – y compris pour les auteurs des attentats de Madrid.

Mais l'oumma est-elle mobilisée? Les élections en Irak disent le contraire: les musulmans irakiens, dans leur majorité, redoutent qu'au bout de ce combat viennent la fragmentation de la communauté, la désintégration et la ruine (fitna). Non plus une guerre contre un ennemi commun, mais un conflit violent à l'intérieur de l'islam même.

En Algérie, l'horrible guerre civile était née en 1992 de l'annulation d'élections qui allaient donner le pouvoir au parti islamique, le FIS. En Irak, la guerre débouche peut-être sur la victoire, par des élections, d'une famille islamique (les chiites et leurs alliés, rassemblés autour de l'ayatollah Ali Sistani) qui veut la fin de la violence, le départ des occupants, et cherche des compromis.

C'est une hypothèse. Si elle se vérifie, il sera difficile d'affirmer que la réaction américaine, après le 11 septembre, était une entreprise impérialiste. Les Européens, en général, préfèrent le statu quo. C'est moins risqué.

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