J’appuie sur l’interrupteur de la porte automatique dont la vitre est mangée par la buée. La salle est haute de plafond, intégralement carrelé. Il doit faire 30 degrés. Robinets et douches sont alignés le long du mur. A chaque unité son petit tabouret, sa bassine de plastique, son distributeur de savon liquide. Une dizaine d’hommes sont assis individuellement, dos au bassin central, affairés à leurs ablutions. Systématique du shampouinage. Efficacité des frictions. Brosses, mousse, purification. Dans la piscine brûlante, d’autres somnolent, un linge sur le visage, lessivés par la chaleur ou par la journée de travail qui vient juste de s’achever. Il est 22h30 à Tokyo.

Appelé «sentō» (ou parfois «onsen» si l’eau chaude provient d’une source naturelle), le bain public a connu au Japon une forte popularité jusqu’à la fin des années 1960. De nombreux quartiers de Tokyo comptaient alors un bain, où l’on venait pour se laver autant que pour socialiser dans la simplicité communale de la nudité. Au fur et à mesure que les logements privés se sont dotés d’équipements sanitaires, les sentō se sont raréfiés, jusqu’à devenir aujourd’hui une sorte d’attraction, ou un emblème du particularisme culturel. Parfois, aussi, l’esprit du sentō se décline selon d’autres modalités: le centre de fitness auquel j’ai souscrit un abonnement comporte par exemple un vaste bain, dont l’organisation spatiale rappelle celle d’un sentō traditionnel. De nombreux habitants du voisinage, peut-être à l’étroit dans la minuscule salle d’eau de leur appartement, poussent la porte du club en fin de journée pour venir faire leur toilette, linge et cosmétiques glissés dans leur sac de toile.

A la fois viscéral et communautaire, le rapport des Japonais à la propreté me fascine. Au bain, le nettoyage individuel du corps intervient avant le partage du bassin. Je suis généralement le seul Européen, alors j’attends, j’observe, j’imite, histoire d’éviter les faux pas. Savonnage, rinçage, trempage, toute la procédure a quelque chose de chorégraphique et codifié. Baisser légèrement la tête. Adopter une attitude appliquée. Ne pas se presser. Asperger le tabouret et vider la bassine une fois l’opération terminée. L’eau chaude babille, mais tout le monde garde le silence. Présence, absence. Ce bain-là, pris au huitième étage d’un immeuble de Shibuya, m’évoque toujours l’impression d’une solitude mise à nue, paradoxalement éprouvée tous ensemble.

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