Il était une fois

Au bal des nationalismes

Ayant coupé les ponts avec l’Union européenne (UE), la Suisse commence à faire le compte des dégâts, intérieurs et extérieurs. Le pays gagnant du 9 février transfère au pays perdant, gouvernements, députés et gens d’affaires, le soin d’arranger les difficultés. Le «peuple» qui a crié son mépris des «élites» leur enjoint maintenant de résoudre la quadrature du cercle. On peut s’attendre à des secousses. La question pendante de la place du pays dans l’Europe, de son projet économique et social dans le contexte de la globalisation, de l’avenir qu’il réserve à sa population, occupera les prochaines années.

Le réflexe nationaliste qui enfonce aujourd’hui la Suisse dans l’incertitude s’exprime ailleurs en Europe sous les formes les plus baroques. Le jour de l’ouverture des Jeux de Sotchi, le premier ministre britannique, David Cameron, tenait au parc olympique de Londres un grand discours sur l’indépendance écossaise. Surfant sur la gloire des Jeux d’été de 2012, il vantait la «Team GB», «la plus grande équipe gagnante de l’histoire du monde» et la «marque UK», reconnue pour son caractère «unique, brillant, créatif, excentrique et ingénieux». Alignant les superlatifs, il décrivait le Royaume-Uni comme «la grande success story européenne de ce siècle», avec «les plus belles forces armées de la planète» et des valeurs qui sont «une source d’espoir pour le monde». Sa passion nationale incluait l’Ecosse, sans laquelle, disait-il, le royaume serait «diminué», tandis qu’avec elle, il est fort économiquement, culturellement, il a un siège au Conseil de sécurité, un rôle majeur dans l’OTAN et au G8; il est le pays «le plus extraordinaire de l’histoire».

Pourquoi, alors, les Ecossais veulent-ils s’en aller? Ils se représentent plus heureux hors du royaume. Le référendum d’indépendance est fixé à septembre. A en croire les sondages, le nombre des oui va croissant. Il dépasse maintenant les 40% et le résultat dépendra de la mobilisation et de la participation au vote. Une séparation n’est donc plus exclue.

De fait, affirme Gerry Hassan, un politologue versé en cette matière, quel que soit le résultat du scrutin, l’indépendance a déjà gagné. Elle est légitimée en tant que projet. L’idéal commun britannique n’est plus incontesté.

Dès lors, la critique du royaume va bon train. La richesse s’est concentrée au sud. Londres, ville globale et puissante, est devenue un autre monde, comme détaché du pays. La décentralisation, loin d’avoir équilibré les pouvoirs, a semé la confusion sur la nature institutionnelle de l’union. En même temps, le parlement se laisse aller à une attitude de plus en plus intolérante d’Etat unitaire. Quant au pacte social, il a dégénéré, les inégalités s’accroissant d’année en année.

Ace tableau, le camp écossais oppose l’espoir d’un mieux collectif. La passion nationale écossaise grandit au fur et à mesure que faiblit la portée émotionnelle du nationalisme britannique. Comme en Suisse, la question européenne accentue l’épreuve.

«Pourquoi, demandent les euro­sceptiques, les décisions qui affectent le Royaume-Uni devraient-elles être prises ailleurs qu’au Royaume-Uni?» «Pourquoi, demandent en écho les indépendantistes écossais, pro-européens, les décisions qui concernent l’Ecosse devraient-elles être prises ailleurs qu’en Ecosse?»

«Le nationalisme, c’est la guerre», avait dit François Mitterrand dans son dernier discours au Parlement européen, en 1995. La citation est reprise par un député du Parti populaire espagnol dans un article parfaitement nationaliste contre le séparatisme catalan. L’homme en appelle à l’Union européenne pour qu’elle remette à l’ordre les sécessionnistes, au Royaume-Uni comme en Espagne. Mais l’Union reste muette. Elle ne se mêle pas des affaires intérieures de ses Etats membres. Elle se contente de rappeler les règles d’adhésion des nouveaux membres, sur un ton décourageant, il est vrai, car les procédures sont longues et compliquées et le résultat pas donné d’avance.

L’Union était et reste une démarche de dépassement du nationalisme. Elle promeut des valeurs de coopération, elle cherche des consensus supranationaux. Le nationalisme est très loin d’avoir disparu en son sein mais il s’exprime moins comme un credo que comme une lamentation sur les sacrifices de souveraineté auxquels il faut consentir. Excepté au Royaume-Uni, les élus des Etats membres essaient depuis cinquante ans, avec plus ou moins de régularité, de conviction et de talent, de piloter le sentiment populaire hors du magnétisme national. Ils ne sont pas à l’abri de retournements, comme on le voit ces temps-ci. Mais ils ont réussi à fonder sur l’espace qu’ils partagent le socle minimum d’une philosophie politique supra­nationale.

L’Union européenne ne peut être ni avocate ni juge des nationalismes rivaux à l’œuvre en Grande-Bretagne, en Espagne ou en Belgique. Elle peut accueillir de nouveaux Etats résultant d’une séparation, pour autant qu’il n’y ait pas de veto d’un Etat membre, mais elle ne saurait encourager la séparation. Elle ne peut pas non plus la combattre car ce serait prendre la défense de l’Etat unitaire, une démarche étrangère à sa vocation. Les capitales ont des avis, des préférences politiques sur la composition de l’Union, comme elles en ont eu au moment de la réunification de l’Allemagne. Ce sont elles qui décident en dernière instance puisqu’elles ont à ratifier l’adhésion. L’Union, quant à elle, comme organe collectif gardien d’une logique et d’une culture supranationales, se maintient hors du débat. Au bal des nationalismes, elle écoute la musique mais elle ne danse pas.