D’abord, ce fut la question du dopage qui tint les instances du sport en haleine, pendant si longtemps que le public ne s’en préoccupe plus guère. Une affaire chassant l’autre, ce sujet d’abord brûlant s’est mué en bruit de fond de moins en moins dérangeant tant on s’y est résigné. Simultanément, les scandales successifs de corruption qui ponctuaient l’attribution des grands événements sportifs internationaux ont éclairé sur l’important brassage financier qui se jouait derrière le sport. Là encore, rien ne change puisqu’on sait désormais les magouilles ayant mené au choix du Qatar pour le prochain Mondial, en stade climatisé, excusez du peu en ces temps d’écologie militante!

Mais ce double fléau en cachait beaucoup d’autres, dont il était malséant de parler à voix haute, concernant les sportifs mineurs: le surentraînement avec son cortège de séquelles physiques gravissimes pourtant répertoriées par le corps médical; les abus d’ordre sexuel tus aussi bien par des jeunes sous l’emprise de leurs entraîneurs ou du personnel soignant que par des parents peu enclins à l’esclandre; le harcèlement et la violence psychologique devenus la norme dans certaines disciplines. Après les révélations de maltraitance grave concernant les athlètes de la gymnastique rythmique à la Haute Ecole fédérale de sport de Macolin, et alors que la Fédération suisse de gymnastique était éclaboussée, la conseillère fédérale chargée du Sport a convoqué tout ce beau monde, y compris Swiss Olympic. Finalement, en décembre, les Chambres ont voté la mise en place d’une structure indépendante d’audition des plaintes qui sera effective dès janvier 2022. Enfin!

Un système qui n’a pas de contre-pouvoir

Le monde du sport est conçu comme un système qui n’a pas de contre-pouvoir. Il s’agit d’une imbrication d’organisations, chacune étant nécessaire à l’autre pour exister et remplir ses buts, au point que tous les acteurs se serrent les coudes, se couvrent et se tiennent par la barbichette. C’est pourquoi les nombreuses initiatives prises pour contrer ses dérives se sont heurtées à une lourde inertie sans parvenir à des améliorations notables. En 1931, un centre médical était créé à Genève pour lutter contre les conséquences sur le corps d’un sport mal encadré. En 1985, une association d’entraîneurs genevois rédigeait la première Déclaration des droits des enfants dans le sport. En 1999, après moult scandales dans le cyclisme, l’Agence mondiale antidopage est créée sous l’égide du CIO, ce qui permettait de douter d’emblée de son autonomie. Comme par hasard, l’affaire Armstrong n’a éclaté que sous l’impulsion de l’US Anti-Doping Agency (Usada), juridiction étatique américaine non inféodée aux organisations sportives. En 2003, la Fondation Moves (Mouvement pour l’éthique dans le sport) réunissant plusieurs personnalités lausannoises tentait en vain de sensibiliser le CIO et les fédérations à la nécessité impérieuse de se doter d’une charte éthique contrôlée par une instance neutre et indépendante. Tous ces coups de boutoir restés inutiles démontrent à l’envi que nul acteur à l’intérieur du système ne souhaitait vraiment le réformer ni mettre fin à ses écarts devenus criants.

Tout au bout de la chaîne

Pourtant, tout au bout de la chaîne, ce ne sont pas les caciques ou les professionnels du sport qui trinquent, mais les jeunes athlètes attirés par la compétition. Surentraînement, dopage, harcèlement, abus, tout cela est pour eux, maillons faibles mais maillons indispensables pour que tourne la machine. Une étude de l’Université de Lausanne chiffre à 20% les sportifs de moins de 18 ans ayant connu une forme ou une autre de violence, ce qui dépasse de loin les inévitables cas isolés!

De même que le #BalanceTonPorc n’a été efficace que parce que les femmes se sont lentement affranchies du système patriarcal, le Centre d’aide et de signalement des abus voulu par les Chambres, une espèce de #BalanceTonSport, n’aura quelque chance d’efficacité que si le système sport dans son entier consent à se réformer, ou qu’on l’y force…

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