Revue de presse

Bana, 7 ans, qui tweetait la guerre depuis Alep: un aspect de la guerre de propagande?

Bana el-Abed était très active sur le réseau social. Mais il y a deux jours, son compte Twitter s’est soudain tu après l’annonce d’une attaque. De quoi renforcer les soupçons de manipulation de l’opinion qui ont surgi depuis quelque temps déjà dans une guerre idéologique entre les Occidentaux et le régime syrien soutenu par les Russes

Elle montrait son jardin familial détruit par les bombes, où elle disait avoir l’habitude de jouer. Mais ça, c’était «avant», au mois d’octobre dernier. Avant que la situation en ville d’Alep, en Syrie, ne s’aggrave pour devenir le théâtre quotidien de violences qui n’épargnent plus personne. «Le Temps» avait cité ce tweet déchirant il y a un peu plus de deux mois:

Dans ce contexte de guerre de rue, la petite Bana el-Abed, 7 ans, était devenue le témoin du quotidien dans l’est de la ville martyre (côté rebelles), «assiégée et bombardée depuis des années par l’armée de Bachar el-Assad et les forces russes», comme le rappelle la chaîne «LCI». Sur Twitter, elle disait les privations, la peur, les bombardements, la faim, le manque d’eau potable. Aidée par sa mère, Fatemah, qui, dans des interviews à «NBC» et à la «BBC», expliquait que ce compte avait été ouvert à la demande de la petite fille «pour que le monde entende notre voix», disait-elle.

Lire aussi: A Alep, on se bat désormais dans la rue (04.10.2016)

Mais soudain, ce dimanche 4 décembre, comme le confirme aussi «CNN», Fatemah a publié un message alarmiste sur le compte de sa fille, induisant le soupçon qu’elle usurpe son identité depuis le début: «Nous sommes sûres que l’armée est sur le point de nous capturer. Nous nous reverrons un autre jour, cher monde. Au revoir»:

Puis le silence. Inquiétude chez les quelque 210 000 internautes qui suivaient le compte @AlabedBana et – effet collatéral habituel sur les réseaux sociaux – de nombreuses spéculations. D’autant que plusieurs abonnés s’étaient attachés à cette petite fille, comme l’auteure de la série «Harry Potter», J. K. Rowling, qui lui avait envoyé une version électronique des aventures du sorcier. Il semblerait aussi que le compte de Bana soit un temps «devenu inaccessible, ont rapporté de nombreux twittos», quoique toujours visible par les geeks expérimentés sur Google. Et c’est ainsi que le mot-dièse #whereisBana a été diffusé, puis abondamment partagé, y compris par deux journalistes françaises et le hub médiatique «Free Syria» qui, sans répit, dénonce un «génocide» dans ce pays:

Et soudain encore, l’espoir. Un nouveau tweet signé de Fatemah, sur le compte qui est entre-temps redevenu disponible sur le réseau social, ce lundi 5 décembre. «Un message pas réellement rassurant, mais qui semble attester qu’elle et sa fille sont encore en vie», ce que confirme une source de la «BBC»: «Nous sommes attaqués. Nous n’avons nulle part où aller, chaque minute ressemble à la mort. Priez pour nous. Au revoir»:

Le compte de Bana a-t-il été piraté ou momentanément et volontairement désactivé pour raisons de sécurité, afin que le risque soit diminué que mère et fille se fassent remarquer? Mystère… Mais c’est ce que laisse entendre cet autre tweet – découvert ce dimanche – émis par la très anonyme Zaina Erhaim, qui se profile sur le réseau comme étant simplement «Off…», tout en dénonçant très régulièrement les massacres du régime d’el-Assad dans la ville:

On en est là. Pendant qu’à Alep-Est, les bombardements continuent sous le couvre-feu, que «la vie est de plus en plus difficile» pour beaucoup d’habitants qui passent des nuits «sans sommeil, terrifiés» par ces attaques, à en croire un correspondant de l’Agence France-Presse. Au moins 324 civils auraient été tués, dont 44 enfants, tandis que plus de 20% de la population de cette partie de la ville a fui depuis le lancement de l’offensive du régime, selon le toujours contesté Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

Sputnik, la CIA, le Mossad…

Mais au-delà des chiffres, il y a un affreux doute. L’authenticité du compte de Bana fait l’objet d’un débat houleux sur Twitter – où des internautes dénoncent un troll. Idem dans certains médias prorusses comme «Sputnik», qui surfent sur la vogue de la «post-vérité» proclamée par Donald Trump. D’aucuns évoquent, toujours selon «LCI», «une manœuvre pour manipuler l’opinion internationale», notamment avec une photo «volée». «La CIA, le Mossad, ou encore des associations humanitaires sont […] pointés du doigt.» Sans aucune preuve, bien sûr.

En attendant, «Sputnik», justement, ricanait déjà en octobre dernier – comme si c’était impossible – que la jeune Syrienne ait pu avoir, en sept années de vie, «le temps de maîtriser parfaitement l’anglais et de se formuler une position réfléchie». Comme par hasard pro-occidentale. Et c’est là qu’apparaît la fameuse photo soi-disant «volée». Que «tout trébuche sur une petite erreur de géographie»: l’image aurait été prise à Homs et non à Alep. Commentaire de Sputnik: «Oups, quelqu’un semble avoir légèrement truqué son histoire de souffrances…»

Entre «fake» et «fail»

Le tout sans imaginer un seul instant que Bana ait réellement pu se trouver un jour à Homs, même avant la guerre, et en oubliant que «la mère avait expliqué que le père de Bana», semble-t-il disparu, était avocat, donc «chef d’une famille aisée» dont la fille «avait pris des cours d’anglais pendant trois ans», et que sa maîtrise de la langue est somme toute assez sommaire, selon «Le Figaro».

A la suite de l’article de «Sputnik», les commentaires d’internautes vont bon train. Ils déplorent un «fail», soit une «action grossièrement ratée», une communication très maladroite sur le Net. L’un d’entre eux, web developer semble-t-il, relève que le média concerné avait «oublié de publier d’autres tweets de cette jeune fille», bien plus clairs, et que ces deux-ci, ainsi qu’une autre photographie de Bana, retiendront certainement son «attention», particulièrement sur ce compte @putin, suspendu par Twitter:

Suit un très vif échange que la décence nous interdit de reproduire ici, mais dont on peut avoir ici un échantillon: «Que l’on prenne Samantha Power [l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU] et toute sa famille, avec toute l’administration Obama, et qu’on les parachute au-dessus du territoire de l’EI, pour qu’ils voient ce que ça fait que de crever à cause de ces ordures et leurs méthodes de barbares qu’ils ont créées…»

De «jolie histoire tragique» sur fond d’innocence bafouée et de neutralité d’un message humanitaire, ce compte Twitter est incontestablement devenu un outil de propagande antirégime et anti-Russie. Mais aussi – on le voit – de «contre-propagande», comme l’indique Radio France internationale (RFI), contre les médias qui parlent d’un «fake», eux, «d’une manipulation par des militants». Bana el-Abed vit-elle vraiment dans l’enfer d’Alep? «Impossible de le dire», répond à RFI François-Bernard Huyghe, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), directeur de l’Observatoire géostratégique de l’information.

Lire aussi: Le désarroi européen face à la propagande russe et Le mensonge ne passera pas (25.11.2016)

«Mais à l’en croire, sensibiliser l’opinion internationale n’est pas le seul but recherché: «Ça resserre les communautés qui militent en ligne, qui s’enfoncent dans leur vérité, qui s’exposent à des informations ou à des images qui vont diaboliser l’adversaire et innocenter leur camp.» Et de rappeler que «ça a marché lors de l’élection présidentielle aux Etats-Unis, ça marche encore plus fort en situation de guerre».»

La cyberdissidence n’est plus ce qu’elle était

Pourquoi? Cela s’explique par l’instrumentalisation des réseaux sociaux. Lorsque les régimes tombés pendant les printemps arabes «essayaient» de les couper «et au moment où les médias occidentaux expliquaient qu'[ils] étaient «fantastiques», parce que c’était là qu’allait s’exprimer la «cyberdissidence», forcément démocrate et pro-occidentale, en Syrie on a vu que les réseaux sociaux étaient utilisés des deux côtés.»

En résumé: propagande induit contre-propagande qui induit contre-contre-propagande, etc. D’où la difficulté de démêler le vrai du faux. Mais si Bana est réellement Bana et qu’elle est honnête, pauvre petite Bana…

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