La Banque mondiale a récemment mis en ligne le World Development Report 2009, sous-titré «Repenser la géographie économique». Récemment présenté par une équipe de la banque au Graduate Institute (IHEID) de Genève, ce nouveau rapport préconise d'investir davantage dans un modèle de croissance où les distances seraient réduites, où les densités urbaines s'intensifieraient et les frontières économiques se réduiraient. Le rapport, très impressionnant au niveau graphique, reste néanmoins douteux dans son traitement des questions sociales et environnementales. L'absence flagrante des questions environnementales dans leur modèle de croissance est frappante. Dans un contexte global où même les plus réticents ont commencé à parler et agir sur les questions de changement climatique et de perte de biodiversité, leur absence dans un rapport clé sur le développement témoigne d'un combat qui est loin d'être gagné.

Interrogé sur cette absence, le spécialiste environnemental et coauteur du rapport Uwe Deichmann a répondu qu'un débat interne avait effectivement eu lieu à la Banque sur la question, mais qu'il n'était pas possible de traiter toutes les questions dans un rapport. Il a ajouté que le rapport de l'année prochaine contiendra davantage d'informations sur le changement climatique.

Il est troublant qu'un rapport dont l'impact est aussi important, capable de déterminer au moins indirectement comment des prêts sont accordés aux pays du Sud en 2008/2009, n'accorde pas davantage d'attention aux conséquences de leurs recommandations. Est-ce le retour aux modèles économiques qui prétendent que la réflexion sur l'environnement n'aura lieu qu'une fois que la croissance est assurée? Doit-on attendre que des questions brûlantes comme la biodiversité et le changement climatique n'apparaissent que dans le rapport de l'année prochaine, alors que ces problèmes préoccupent de plus en plus ceux qui prennent les décisions dans le monde? La Banque semble à contre-courant sur ces questions.

Le rapport prétend aborder les aspects sociaux et environnementaux de la croissance dans ses conclusions les plus importantes. Il tente vaguement de les intégrer en soulignant que les effets sociaux et environnementaux non désirés des forces du marché constituent des sujets politiques importants. Il affirme que ceux-ci mériteraient plus d'espace que ce qu'il est possible d'inclure dans un rapport, celui-ci traitant plutôt de la géographie économique dans le développement.

On aurait pu penser que si une telle importance était vraiment accordée au sujet, cela mériterait au moins d'y consacrer un peu d'espace. Ce n'est pas le cas. Des questions urgentes comme le changement climatique et la perte croissante de biodiversité ne sont quasiment pas mentionnées. On a voulu nous parler de la croissance économique en fermant les yeux sur les coûts sociaux et environnementaux. L'insistance sur l'infrastructure le démontre.

Le transport et les infrastructures sont mis en avant comme des ingrédients clés dans l'intégration régionale pour booster la croissance économique. Alors que le rapport mentionne le coût externe et les effets négatifs dans le secteur du transport, il recommande surtout d'accélérer l'inter-connectivité locale, nationale et régionale. Dans la réunion, M.Deichmann a même signalé l'effort considérable mené au Pérou et au Brésil pour relier les ports du Pacifique avec ceux de l'océan Atlantique comme un exemple illustrant un scénario «win-win» dans l'intégration régionale. Il suffit ici de mentionner que ce mégaprojet reste très contesté pour ses conséquences probables au niveau de la déforestation de l'Amazonie. A un moment où la réduction de la déforestation est une des meilleures possibilités qui existent pour réduire les émissions de CO2, une approche beaucoup plus nuancée de la part de la Banque aurait été souhaitable.

Etant donné que les recommandations politiques sont marquées par la quasi-absence de ces questions, on risque de perdre ici les avancées d'une organisation qui, au cours de la dernière décennie, s'est pourtant efforcée de mieux intégrer les implications sociales et environnementales de ses activités. L'intégration de ces paramètres par la Banque serait tout à fait possible puisqu'elle a probablement l'une des meilleures équipes d'économistes pour le faire.

Alors que le rapport mentionne les externalités du transport routier comme une priorité politique, ces recommandations sont noyées dans un message qui célèbre l'infrastructure comme véhicule de la croissance. Nous ne cherchons pas ici à mettre en question la croissance en tant qu'objectif, mais plutôt à interroger les modèles proposés, dans un contexte où le savoir et les outils existent déjà pour faire mieux. Dans son traitement des externalités du transport, le rapport mentionne «l'accroissement des émissions» mais reste silencieux sur les conséquences pour la biodiversité et le risque considérable de faire accélérer la déforestation dans des régions comme l'Amazonie. Ceci ne reflète pas «l'état de l'art» de la théorie et la pratique du développement à un moment où les décideurs politiques plus que jamais visent à comprendre et réduire leur empreinte écologique sur le monde.

Soutenir que les questions sociales et environnementales méritent plus d'espace, et qu'en conséquence elles ne sont pas traitées de manière intégrale, n'est pas une réponse satisfaisante en 2008. Il est aujourd'hui primordial que les grandes institutions de recherche et de développement, comme la Banque mondiale, montrent comment ces implications sont intégrées directement dans les analyses et les recommandations. Avant l'année prochaine si possible.

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