Opinion

La Banque nationale est-elle le plus gros pollueur de Suisse?

OPINION. Les politiques d’investissements responsables seront incapables d’empêcher l’extraction de matières fossiles si celles-ci continuent à être hautement profitables du fait d’une demande abondante, écrit le professeur d’économie Jean-Pierre Danthine

La Banque nationale suisse (BNS) est-elle le plus gros pollueur du pays? Certainement et de très loin, si l’on en croit un article publié dans Le Temps du 15 avril («La bulle carbone ou comment investir dans des ressources inexploitables») ou encore les affirmations répétées de la conseillère nationale Adèle Thorens Goumaz. L’un et l’autre se fondent sur un rapport des «Artisans de la transition» affirmant que le portefeuille d’actions connu de la BNS double à lui seul les émissions domestiques de CO2 de la Suisse. Cette assertion est à prendre avec une grosse pincée de sel!

L’article en question: La bulle carbone ou comment investir dans des ressources inexploitables

Lorsque je prends mon vélo plutôt que ma voiture pour aller faire une course en ville, le CO2 correspondant au litre d’essence économisé n’aboutit pas dans l’atmosphère. Si, par contre, la BNS se laissait convaincre de vendre toutes ses actions de producteurs d’énergie fossile, la quantité de CO2 effectivement émise sur le globe et en Suisse resterait strictement inchangée. Le plus gros pollueur de Suisse arrêterait de polluer sans impact aucun sur la quantité de pollution émise! Cherchez l’erreur.

Dans la réalité, si la BNS venait à vendre les actions qu’elle détient dans l’entreprise pétrolière ExxonMobil, pour prendre un exemple, ces titres passeraient dans les mains d’autres investisseurs – pour tout vendeur il y a un acheteur – sans influence significative sur les conditions de financement de cette entreprise et sans impact aucun sur ses activités d’extraction. En l’absence d’une diminution de la demande pour les produits pétroliers, le volume des émissions de CO2 resterait inchangé.

D’abord un acte symbolique

Cette observation suggère qu’il n’est pas très pertinent d’attribuer la responsabilité de l’émission de CO2 aux propriétaires-actionnaires d’ExxonMobil. D’autant que l’on peut suspecter (mais la méthodologie utilisée par les Artisans de la transition n’est pas explicitée) que ni l’entreprise ExxonMobil elle-même, ni l’automobiliste consommant son produit ne sont disculpés lorsque ses émissions de CO2 sont attribuées à ses actionnaires, ce qui conduit presque certainement à un comptage à triple des émissions de gaz à effet de serre liées à l’activité d’extraction pétrolière. La cause écologique n’est pas renforcée par de telles «approximations».

Lire aussi: La BNS fait tout faux en investissant dans les énergies fossiles

Cette mise au point n’est pas en contradiction avec la conviction du signataire du présent texte que le mouvement en faveur d’une finance durable est susceptible d’apporter un soutien important à la lutte contre le réchauffement climatique. Et qu’il est hautement souhaitable que ce mouvement, auquel les banques et les gestionnaires d’actifs adhèrent largement et de manière croissante, s’étende aux caisses de pension et aux épargnants individuels. Mais le mécanisme n’est pas aussi direct que l’affirmation des Artisans de la transition voudrait le suggérer.

Gérer ses placements de manière durable est d’abord un acte symbolique cohérent avec les objectifs écologiques que la communauté internationale s’est fixés. Ce symbolisme est particulièrement bienvenu pour les institutions philanthropiques qui visent à faire le bien et donc devraient commencer par ne pas «financer le mal» dans leur gestion de fonds.

Changement citoyen et manager

On peut aussi espérer que le mouvement devienne suffisamment large pour affecter la valeur boursière des entreprises polluantes et donc les rendements sur leurs titres (et éventuellement les rémunérations de leurs managers). Cette évolution peut alors engendrer un cercle vertueux, les investisseurs se détournant des placements jugés répréhensibles pour des raisons financières et non seulement éthiques ou écologiques. Cette dernière possibilité semble se matérialiser: les rendements relatifs des portefeuilles responsables ont été souvent positifs ces dernières années. La réticence des gérants de caisses de pension craignant qu’une orientation «durable» ne se fasse au prix de sacrifices de rendement et d’une diminution de leur capacité à financer les retraites devrait donc s’affaiblir rapidement (d’autant qu’une analyse en matière de risques liés à la «bulle carbone» conduit au même résultat).

La finance durable s’oriente vers une approche sélective plutôt que vers des critères d’exclusion

En corollaire ou complément, le mouvement devrait avoir un impact sur les orientations stratégiques et techniques des entreprises, les conduisant à adopter des techniques de production moins gourmandes en matières fossiles, les détournant d’activités productrices de CO2, et les encourageant à investir dans les énergies renouvelables et autres innovations «propres» dont dépend notre avenir. L’impact peut résulter d’un changement citoyen dans l’attitude des managers. Il peut être encouragé par l’effet des cours boursiers sur leurs rémunérations, et in fine par un renchérissement marginal du coût de financement des activités considérées comme néfastes à l’environnement.

La demande fait loi

Ce dernier effet, plus direct, n’intervient cependant qu’à la marge et sur la longue durée. Surtout, une augmentation du coût du capital affecte essentiellement les activités nouvelles nécessitant un recours au marché primaire, guère les activités existantes génératrices de cash. Renoncer à financer un producteur pétrolier s’engageant résolument vers le secteur des énergies renouvelables n’est alors pas très judicieux puisque ce sont ces activités désirables qui sont restreintes mais pas son activité courante encore tournée vers l’extraction pétrolière et qui ne nécessite pas de financement frais. C’est pourquoi la finance durable s’oriente vers une approche sélective, dite «best-in-class», plutôt que vers des critères d’exclusion.

La convergence observée entre la réorientation en cours en matière d’investissements et les impératifs écologiques de notre temps est hautement désirable. Mais ne nous trompons pas de cible! Les politiques d’investissements responsables seront incapables d’empêcher l’extraction de matières fossiles (jusqu’à la dernière goutte de ressources exploitables le cas échéant!) si celles-ci continuent à être hautement profitables du fait d’une demande abondante.


Jean-Pierre Danthine est professeur EPFL et président de l’Ecole d’économie de Paris.


Lire aussi: Le retour de la guerre du pétrole

Publicité