Certes, le titre de cet article est provocateur, mais j'ai pour excuse de ne pas être un partisan de cette correction politique que la gauche nous impose. Aussi n'hésiterai-je pas à affirmer que la Suisse est un cas particulier. En tant que représentant des banquiers privés genevois, je constate que dans ce milieu, les opinions sont partagées, même si la grande majorité se montre sceptique face à l'Union européenne. Entre nous s'est développé un débat intéressant, ouvert et civilisé. Il serait souhaitable que les médias suisses romands conduisent un débat objectif, au lieu de diaboliser ceux qui, soi-disant, disent non à l'Europe.

D'ailleurs, depuis le 4 mars, on doit se demander si ceux qui défendent le oui, et qui sont maintenant une petite minorité, ne feraient pas bien de se montrer un peu plus modestes, ne serait-ce que pour mieux prendre en considération la majorité silencieuse. En dépit du manichéisme des médias romands, la campagne qui a précédé le vote a provoqué à la fois une large confrontation et des prises de position claires. Cela a été une bonne chose.

Quant au résultat de cette campagne, il n'aurait pas pu être plus clair. Il a renforcé la position de notre équipe de négociateurs à Bruxelles et nous permet dorénavant d'entrer en matière sur l'Europe sans panique, calmement et avec une pleine conscience des enjeux.

L'histoire de la Suisse moderne est l'histoire d'un succès et nous pouvons en être reconnaissants à nos ancêtres. Au cours des siècles, ils ont en effet créé non seulement un Etat multiculturel, mais aussi un pays hautement industrialisé, alors qu'ils n'avaient pas de matières premières et aucun accès à la mer. A ces succès s'ajoute encore celui de la mise en place d'un remarquable secteur de services. C'est grâce à lui que notre pays a réussi à devenir l'une des plus grandes places financières du monde. Le succès économique est éclatant et l'on ne s'étonne donc pas de voir la Suisse jalousée de partout. Aujourd'hui, nous avons une espérance de vie qui compte parmi les plus hautes de cette planète, une quote-part fiscale relativement basse, une répartition des revenus équilibrée, un niveau d'inflation faible, le taux d'intérêt le plus favorable d'Europe, une croissance modérée, certes, mais aussi l'un des plus hauts revenus bruts par habitant.

La Suisse est un cas particulier et n'a survécu que grâce à sa culture politique particulière qui repose sur l'indépendance, le fédéralisme et la démocratie directe. Durant son histoire, elle a été soumise à de fortes pressions en provenance de l'extérieur et a appris, dans des circonstances difficiles, à garder la tête haute. C'est dire que, parmi les recettes de son succès, on ne trouvera pas la fuite en avant! A l'acquis communautaire, il convient d'opposer un acquis helvétique, dont nous n'avons vraiment pas à avoir honte. A mon avis, la Suisse aurait très peu de chances de survivre dans l'Union européenne telle qu'elle se présente aujourd'hui. Très vite, Berne cesserait d'être la capitale et céderait sa place à Lyon, Stuttgart et Milan. Il est vrai qu'à long terme, une telle évolution est peut-être inévitable, mais je doute que les jeunes entretiennent beaucoup de sympathie pour un agenda qui programme la mort de l'Helvétie.

Il est possible qu'un jour il devienne opportun pour la Suisse d'entrer dans une Union européenne élargie et organisée sur une base fédérale, mais je suis résolument opposé à cette minorité qui érige en dogme religieux l'idée selon laquelle la Suisse devrait absolument, sans réserve et le plus rapidement possible, appartenir à l'Union européenne. Après tout, même le Canada, malgré une dépendance économique envers les Etats-Unis plus marquée que celle de la Suisse envers l'UE, protège son indépendance politique contre son tout-puissant voisin.

Le mouvement européen a rendu de grands services dans la préservation de la paix, dans l'affermissement de la démocratie, dans l'apaisement de la lutte des classes et dans la politique sociale.

Pour tout cela, il mérite d'être félicité. Bien que ce mouvement ait obtenu des résultats souvent inespérés, il se trouve aujourd'hui confronté à des questions fondamentales concernant la suite du processus d'intégration.

Dans ce contexte, on rappellera que la Suisse n'a pas déclenché la moindre des guerres, n'a jamais connu de dictature, possède depuis longtemps un Etat de droit et, par-là, se distingue sensiblement des autres pays d'Europe. Sur tous ces points, elle n'a rien à expier. Aujourd'hui, la poursuite du développement de l'Union européenne ne peut plus être envisagée que dans le cadre de ses rapports avec cette puissance mondiale que sont désormais les Etats-Unis. Véritable creuset à succès, ce pays, en 200 ans, est parvenu à créer une nation capable aussi bien d'élan patriotique que de bonds technologiques hors de la portée de ses concurrents. Si l'on ajoute à cela une économie ouverte et extraordinairement dynamique, on s'aperçoit que, pour plusieurs décennies, les Etats-Unis vont disposer d'une supériorité militaire absolue. Le revers de la médaille est le dédain qu'ils ont pour les exigences sociales et écologiques. C'est ainsi qu'on note un processus d'appauvrissement qui touche 20% de la population. A cet égard, je me sens d'ailleurs plus Européen qu'Américain!

Que dire de l'Europe lorsqu'on la compare aux Etats-Unis? Essentiellement que les fondements qui lui permettraient de devenir une puissance politique lui manquent.

D'une part, l'Europe n'est pas une nation et ne va pas le devenir dans un avenir prévisible. En effet, les contrastes culturels et linguistiques sont trop grands pour qu'une forme de gouvernement centralisé puisse y être acceptée. Bruxelles ne sera jamais Washington. D'autre part, et pour autant qu'on puisse en juger, l'Europe est incapable de devenir une puissance militaire. Chaque année, les Etats européens, soucieux du social, réduisent leurs dépenses militaires. Cela n'est pas surprenant, puisqu'on ne saurait s'attendre à ce qu'un électorat social-démocrate accroisse les dépenses militaires! Certes, l'Europe soutient des guerres humanitaires, comme dans le cas de la Serbie, mais ce sont les Américains qui conduisent la guerre et les Européens qui envoient des policiers!

En outre, nous ne sommes pas protégés contre des guerres futures: les frontières de l'Europe s'étendent en effet jusqu'au Moyen-Orient, à l'Afrique du Nord et à l'Oural. A partir de là, on voit que l'Amérique reste la puissance protectrice avec laquelle il est impératif de s'entendre. La comparaison avec le monde antique s'impose d'elle-même: Rome, puissance militaire et économique, a protégé la mosaïque d'Etats que comptait la Grèce, tout en admirant et en important sa culture. Comment ne pas être plein de nostalgie lorsqu'on entend Joschka Fischer ou Romano Prodi parler de l'Europe en termes de «grande puissance»? Comme il serait beau de voir se développer un contrepoids à la puissance américaine, contrepoids qui, de plus, serait «social»!

N'apporterait-elle pas, cette grande puissance, le bien sur la terre? Toutefois, je doute beaucoup que cette incantation soit suivie d'applications pratiques. L'Angleterre se laisserait-elle intégrer dans une Europe devenue grande puissance? C'est peu probable, car elle penche trop en direction des Etats-Unis et d'autres pays anglo-saxons. Pour que l'Europe acquière le statut d'une grande puissance, il faudrait qu'elle ait un pouvoir central fort et une puissance militaire qui en impose à tout ennemi potentiel. Or, un tel accomplissement n'apparaît réalisable ni aujourd'hui, ni encore moins demain avec l'élargissement de l'Union à 27 pays.

Au soir du 4 mars, j'ai vu des jeunes et des moins jeunes, tous partisans de l'initiative pour des négociations immédiates avec l'UE, avec des larmes aux yeux. Ils m'ont fait de la peine. Des considérations économiques avaient une fois de plus triomphé de l'idéal. Cela fait toujours mal. Surtout que, dans ma génération, il nous serait difficile, devant les jeunes, de prétendre avoir fait référence à un idéal.

Certes, nous leur transmettons, au plan économique, une situation satisfaisante (peut-être trop…), tandis qu'au plan de la politique étrangère, nous ne sommes, pour l'instant, soumis à aucune menace extérieure. Il n'en reste pas moins que la plupart des églises sont vides, que le tiers- monde est si pauvre qu'on en désespère, que la «mcdonaldisation» du monde se renforce, etc.

A partir de là, on peut comprendre que, pour beaucoup d'intellectuels, la fuite en avant dans l'Union européenne ait pu devenir un objectif.

On aimerait «en être», lorsque quelque chose de grand se crée. L'intégration donne, dans une certaine mesure, un sentiment de chaleur fusionnelle, sentiment qu'il est bien difficile d'éprouver lorsqu'on est le citoyen d'un petit Etat isolé. Bref, rechercher de nobles valeurs, dans notre monde matérialiste, voilà ce qui, pour les jeunes générations, est parfaitement légitime. J'aimerais toutefois faire observer, à ceux qui craignent l'isolement de notre pays, que la Suisse n'existe que parce qu'elle s'est précisément et régulièrement isolée de l'un ou l'autre voisin impérial ou monarchique qui la menaçait.

A mes concitoyens en Suisse romande, j'aimerais en réalité dire: «Ayons donc le courage de rester Suisses!» Bien entendu, il y a des désavantages à ne pas entrer dans l'Union européenne. En haut de la liste de ces désavantages, nous trouvons l'impossibilité où nous sommes de participer à la législation européenne qui est en train de se faire. Cela entraîne des complications qu'il faut toutefois accepter. En échange, nous pouvons conserver des avantages économiques (par exemple, une monnaie forte avec des taux d'intérêts bas, des impôts modérés, etc.). Nous pouvons aussi construire et diversifier l'ensemble de nos relations commerciales avec le monde en toute liberté et indépendamment des barrières douanières. Tout en visant une étroite coopération économique, nous préservons notre indépendance politique et n'agissons, à mon avis, pas du tout à contretemps. En effet, la finalité de l'Union européenne sera probablement d'autant plus contestée qu'elle prendra du temps à s'implanter. Cette contestation viendra surtout des peuples qui auront été intégrés contre leur volonté. Pourquoi, en tant que Suisses, devrions-nous accepter les désavantages économiques de l'intégration et, en plus, perdre largement notre indépendance politique?

Pourquoi devrions-nous nous soumettre à une lourde bureaucratie, alors que nous avons fait des expériences positives avec un Etat décentralisé? Ce sont ces expériences qui nous ont appris qu'avec ce type d'Etat, il y a moins de corruption, non pas parce que nous sommes meilleurs que nos voisins, mais parce que personne n'a assez de pouvoir pour devenir une proie facile de la corruption. Finalement, le maintien de la Suisse comme un petit Etat qui réussit et qui est capable de maintenir ouvertes ses relations avec le monde entier, est aussi un défi qui exige de l'idéalisme. Le relever en vaut la peine, au moins autant que l'idée d'une grande Europe à propos de laquelle on peut entretenir des doutes légitimes.

Sommes-nous dans une position telle que nous puissions nous imposer en dehors de l'Union européenne? Eh bien, au risque de paraître téméraire, je dis oui! La petite Suisse s'est déjà dressée contre des «empires» plus puissants que l'UE. En 1946, le Conseil fédéral et nos diplomates ont, sous la pression extrêmement forte des Alliés, négocié avec succès l'Accord de Washington. Or, aujourd'hui, nous sommes entourés par des nations amies qui ne menacent pas notre survie. Certes, elles vont négocier durement avec nous, mais je fais confiance à notre Conseil fédéral, aux cadres de notre administration et à nos diplomates.

Ensemble, ils auront l'habileté nécessaire et cette dose de «vieux» fédéralisme opiniâtre et helvétique qui leur permettront, année après année à Bruxelles, de défendre la Suisse d'aujourd'hui et de construire celle de demain.

Après la votation du 4 mars, il ne peut pas être question, à mon avis, d'éliminer d'un trait de plume tous les obstacles sur le chemin conduisant à l'adhésion. Le Conseil fédéral a rendu publique le 9 mars une directive qui, avec les priorités qu'elle énonce, me paraît dans la cible: ratification et application des accords bilatéraux et nouvelles négociations bilatérales. On peut aussi être satisfait du maintien de la demande d'admission de 1992 puisque si cette demande avait été retirée, c'eût été une gifle parfaitement inutile lancée à Bruxelles.

Finalement, il est sûrement utile de définir les conséquences concrètes d'une éventuelle adhésion, pour que le débat puisse se poursuivre en Suisse. On dit qu'il ne faut jamais dire «jamais»! Ce qui ne paraît pas opportun à beaucoup d'entre nous, dans cette période de gros temps européen, pourrait à la longue se transformer en une appréciation positive de la situation. Cela deviendrait effectivement le cas, si l'Europe devenait plus libérale que socialiste, plus fédérale que centralisée. Par-là, les particularités de chacun et même les traditions politiques des petits pays seraient respectées dans un cadre qui n'aurait plus rien à voir avec l'actuelle arrogance de Bruxelles (merci à Chris Patten…).

Abraham Lincoln parlait volontiers d'un gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple. Cette formule est aussi la nôtre, et notre gouvernement doit la défendre. Nous ne voulons pas du modèle français qui, aujourd'hui, met les énarques au pouvoir. Certes, ce pouvoir reste républicain, mais il n'est pas vraiment démocratique!

Cela dit, ouvrir la Suisse sur l'extérieur reste l'un des buts à court terme du Conseil fédéral. Ce but, nous le soutenons pleinement, par exemple en nous engageant pour l'entrée de notre pays dans l'Organisation des Nations unies, ce qui n'est absolument pas en contradiction avec notre neutralité, pas plus que l'envoi de soldats engagés dans des opérations de maintien de la paix ne doit être confondu avec une adhésion à l'OTAN. A propos de l'engagement de tels soldats, notons que nous devrons prendre garde à ne pas cultiver une mentalité de repli. Nous perdrons toute crédibilité internationale si nous restons toujours à l'écart et refusons toute prise de risque, y compris la mise en danger de soldats volontaires.

Ce que nous soutiendrons aussi volontiers, c'est une fondation de solidarité qui serait définitivement détachée des controverses relatives à la Seconde Guerre mondiale. Développement de l'aide suisse en cas de catastrophe, augmentation de notre contribution au CICR, renforcement de notre corps diplomatique pour remplir des mandats internationaux délicats, voilà quelques mesures que nous sommes prêts à appuyer. Et ces projets, notons-le bien, ne sont pas des projets économiques. Ils renvoient en effet à un idéal qui devrait soulever l'enthousiasme de la jeunesse.

Rien ne se construit sur le rejet de son identité. Dès lors, tout projet vers l'au-delà de nous-mêmes exige préalablement que nous nous reconnaissions comme Suisses et que nous soyons prêts à assumer notre différence avec dynamisme. Dans le fond, c'est nous qui sommes des bâtisseurs, des «Jasager».

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